COTE D'IVOIRE: Combattre la drogue pour en finir avec l'insécurité grandissante

ABIDJAN, 9 juin (IPS) – “Autrefois plaque tournante du trafic de drogue en Afrique subsaharienne, la Côte d'Ivoire est passée, après cinq ans de crise, au statut de grande consommatrice”, estime Joseph Gadji, président du collectif des organisations non gouvernementales (ONG) Anti-drogue. Résultat : une recrudescence de l'insécurité dans les villes de ce pays d'Afrique de l'ouest.

“A chaque niveau de la chaîne des populations, chacun est devenu consommateur”, indique-t-il à IPS. “Les combattants consomment la drogue pour aller au combat. Les forces de l'ordre en prennent pour faire face aux bandits. D'autres s'en donnent à cœur joie pour ne pas affronter leur vie de misère”.

Selon Gadji, l'explosion des foyers de drogue dans les villes ivoiriennes, notamment à Abidjan, la capitale économique, démontre “combien de fois les Ivoiriens sont devenus accros à la chose. Par le passé, il s'agissait de simples saisies sur des transitaires étrangers aux frontières terrestres et aériennes. Maintenant, il faudra faire face à la lutte contre une consommation locale de plus en plus importante”.

Le président du collectif des ONG Anti-drogue de Côte d'Ivoire, basé à Abidjan, a également affirmé à IPS que les drogues de toutes catégories sont présentes dans le pays. “On rencontre dans les foyers du cannabis, de la cocaïne, de l'héroïne, ainsi que des amphétamines, des produits prohibés”, souligne-t-il.

La Côte d'Ivoire est divisée en deux par une rébellion armée qui occupe la moitié nord du pays depuis le 19 septembre 2002. A la suite d'une tentative de coup d'Etat manquée, des soldats de l'armée régulière se sont repliés dans cette partie du pays, pour disaient-ils, lutter contre l'exclusion présumée des populations du nord.

En près de cinq années de crise, les foyers de drogue, selon les autorités policières, ont connu un boom en Côte d'Ivoire. “De 12, nous sommes passés aujourd'hui à 41 foyers de consommation de drogue, seulement à Abidjan”, révèle à IPS, l'adjudant César Kouassi, de la police anti-drogue.

“Nous avons décidé de juguler le mal parce que depuis un moment, nous connaissions une recrudescence des attaques de domiciles, des braquages et autres vols à main armée”, explique Kouassi. “Nous allons détruire tous ces fumoirs pour en finir une bonne fois avec l'insécurité car la majorité des braqueurs sont toujours sous l'effet de la drogue. Mais, plus grave, des personnes en souffrent”.

En effet, le ministère ivoirien de la Santé et de l'Hygiène publique annonce chaque année près de 18.000 consultations pour les toxicomanes à l'Institut national de la santé publique (INSP) à Abidjan.

Au cours de l'opération de destruction des foyers de drogue, menée fin-mai, la police a interpellé près de 400 personnes à Abidjan, dont 30 femmes et une jeune fille enceinte, un soldat de l'armée ivoirienne et deux mineurs de 13 ans. Elle a saisi 400 kilogrammes de cocaïne, environ 350 kg d'héroïne, d'importantes quantités de cannabis, de chanvre indien, 300 plaquettes d'amphétamines et des seringues. Selon les autorités policières, l'opération n'est qu'à son début et devrait se poursuivre jusqu'à la destruction des 41 sites identifiés dans le pays.

“Ce genre d'opérations, nous l'attendions depuis. Mais il faut s'arrêter un instant et s'inquiéter de la féminisation du phénomène”, déclare à IPS, Marius Diop, un psychologue basé à Abidjan. “Si elles étaient toutes des revendeuses, l'on aurait compris. Mais (étant) en majorité des consommatrices, il faut craindre le pire”.

Pour Diop, “Il manque aux communes ivoiriennes de véritables politiques d'occupation de la jeunesse. Les jeunes se sentent tous abandonnés et par l'Etat et par les municipalités. Leur seul refuge ne peut être que la drogue”.

“Je ne crois pas”, réagit Anastasie Kouamé, une conseillère municipale dans la commune d'Adjamé, à Abidjan. “Chaque année, il est initié, à l'intention des jeunes, des projets pour leur insertion. Certains y adhèrent. D'autres, voire la majorité, jouent la sourde oreille. Nous n'irons pas obliger des gens à s'assurer le quotidien vital”, dit-elle à IPS.

Concernant la présence de nombreux foyers de drogue dans cette commune, Kouamé explique qu’au début, c’étaient des constructions inachevées qui servaient de lieux de vente de la drogue. “Comme ils opéraient dans la clandestinité, il était difficile d'y mettre un terme. Progressivement, ils se sont constitués en un véritable marché”. Elle ajoute : “Ils ont donc constitué un bouclier de sécurité impressionnant où il était devenu difficile de pénétrer au risque de se faire tuer, même pour les policiers”.

Mais Kassoum Karamako, un vendeur dont la table jouxte l'un des fumoirs du quartier commercial d'Adjamé, déclare à IPS : “Depuis trois ans que je suis ici, la police a toujours su qu'il existait ici un foyer de vente et de consommation de drogue. La plupart des policiers ont des deals avec eux”.

“Chaque fois qu'ils en ont l'occasion, les policiers se rendent en ces lieux et soutirent de l'argent à ceux qui vendent de la drogue. S'ils ont décidé aujourd'hui de détruire tout ça, c'est tant mieux dans la mesure où ils (les toxicomanes) terrorisaient un peu trop les honnêtes citoyens”, estime Karamoko.

Adjoint au maire de la commune de Koumassi au sud-ouest d'Abidjan, Marcel Kouassi indique que “Nous allons accompagner l'opération en cours. Dès qu'un foyer est détruit, nous allons procéder à la construction d'un local et aménager les alentours pour éviter que les toxicomanes s'y réinstallent”.

“Toutefois, nous disons que cette opération n'est pas seulement l'affaire de la police et des municipalités. Car chacun a été plus ou moins victime de la drogue et si nous voulons bouter hors de nos villes l'insécurité, il faudra de la cohésion dans la lutte”, a-t-il souligné.