DAKAR, 10 juin (IPS) – Elle aurait dû démarrer le 31 mai et s'ajouter au bouillonnant paysage de la bande FM sénégalaise, mais pour la “Première FM”, dernière née des stations de radio privées commerciales au Sénégal, le baptême sur les ondes attendra encore le temps de démêler un imbroglio juridique et technique.
Dans son bureau au troisième étage de l'immeuble qui abrite les organes du groupe Avenir communication, Michel Diouf, directeur de la nouvelle radio pour l'instant “aphone”, a expliqué, vendredi, les nombreuses péripéties vécues par la Première FM, jusqu'à ce 31 mai, date à laquelle une opération de police musclée a mis fin aux tentatives d'émettre de la station fraîchement lancée.
Les forces de l'ordre saisissent le matériel de la station, restitué dès le lendemain “après une séance d'explication”, selon la presse locale, mais placé sous scellé, en attendant que la Première FM se conforme à la législation dans un “délai de 45 jours”.
La décision de “suspendre” les programmes, qui venaient à peine de démarrer, est venue — officiellement — de l'Agence de régulation des télécommunications et des postes (ARTP), un organisme de l'Etat. La radio avait fait auparavant des essais pendant huit jours, essentiellement de l'animation musicale. Selon l'instance de régulation, également chargée de l'attribution des fréquences, les responsables de la radio n'ont pas respecté les textes qui régissent le secteur des télécommunications. La radio Première FM a importé et utilise le matériel de 'Iso Trading Technologies' (ITT), qui est également attributaire de la fréquence exploitée. ITT est une entreprise qui commercialise des équipements techniques et qui avait demandé et obtenu une fréquence pour lancer sa propre radio, mais n'a jamais pu démarrer ses émissions. Entre-temps, ITT a été rachetée par le groupe Avenir communication de Madiambal Diagne, propriétaire du journal “Le Quotidien” et de la radio Première FM, mais connu pour ses positions souvent critiques vis-à-vis du pouvoir. L'agence de régulation n'a pas la même vision des choses. “Iso Trading Technologies ne détient pas l'agrément d'importation préalable délivré par l'ARTP”, souligne l'agence qui, dans un communiqué laconique, invoque le non-respect des articles 30 et 32 d'un décret de février 2003 “relatif aux fréquences radioélectriques, aux appareils radioélectriques et aux opérateurs de ces équipements”.
Deuxième grief de l'ARTP à ITT : l'utilisation “sans autorisation d'une liaison de déport entre les studios” et le lieu qui “abrite les émetteurs en violation” du code des télécommunications.
Pour les responsables de la Première FM, dont les studios attendent d'être plus animés, il ne s'agit là que d'une énième argutie technico-juridique, ne visant qu'à empêcher le groupe d'avoir sa radio.
Du côté du ministère de l'Information que dirige Bacar Dia, également porte-parole du gouvernement, personne ne veut réagir à ses accusations en dépit de plusieurs tentatives pour recueillir un avis de l'autorité de tutelle.
“Jamais depuis le 1er juillet 1994 (date de naissance de la première station de radio privée au Sénégal), une chaîne n'a eu à connaître les difficultés que nous avons rencontrées pour la mise en place de notre radio”, fulmine Diagne, qui tout en affichant une sérénité, n'en finit pas de décolérer contre le régime du président sénégalais Abdoulaye Wade.
Depuis 2003, affirme Diagne à IPS, le gouvernement lui refuse une fréquence sous prétexte de “saturation” alors que plusieurs radios, dont les promoteurs sont des proches du pouvoir, continuent de naître à Dakar, la capitale sénégalaise, et dans le reste du pays.
“Cela dénote un sentiment d'ostracisme de la part de certains milieux du pouvoir”, déclare Diagne qui avait été incarcéré en juillet 2004 par le gouvernement sénégalais pour des articles critiques parus dans son journal.
A l'époque, son arrestation avait été considérée par des organisations de défense des droits de l'Homme et des médias comme une “grave atteinte” à la liberté de la presse et un recul dans un pays qui se veut un “modèle démocratique”. Elle avait ému l'ensemble des journalistes et la société civile, et une mobilisation sans précédent avait fait reculer le pouvoir qui l'a fait libérer.
Cette fois, s'il y a eu quelques manifestations de solidarité en faveur de sa radio suspendue, la mobilisation a été moins forte. “Une arrestation émeut plus qu'une simple suspension des programmes d'une radio”, estime Diagne, citant au passage les noms de quelques personnalités venues lui exprimer leur solidarité après l'intervention musclée de la police pour fermer la radio.
Diouf, le directeur de la Première FM, qui est un ancien de Sud-FM (la première radio privée du Sénégal) et de Radio-Sénégal (la radio d'Etat), a sa propre compréhension de cette timide réaction de soutien. “Il y a des confrères qui ne sont pas heureux de nous voir naître”, dit-il, affirmant que les concurrents craignent l'arrivée d'une radio qui est allée débaucher des voix “déjà connues” — des journalistes déjà expérimentés dont lui-même.
Pour expliquer l'absence de condamnation publique par le Syndicat des professionnels de l'information et de la communication (Synpics), Moustapha Diop, membre du bureau exécutif, indique à IPS que son syndicat a appris à jouer la carte de la prudence. “On y regarde par deux fois, car il y a eu des cas où on nous a fait condamner des actes et les gens se sont retrouvés après à négocier (avec le pouvoir)”, explique Diop, également employé à la Radio-Télévision d'Etat.
Le Synpics s'est néanmoins rendu sur les lieux pour s'enquérir de la situation. Comme “le matériel saisi a été restitué” et que des efforts sont en vue pour ramener les choses à l'ordre, le syndicat a préféré ne pas “envenimer” la situation, selon Diop.
Par ailleurs, Diop estime que la Première FM est une toute nouvelle entreprise où le Synpics n'as pas encore de base syndicale. Or, souligne-t-il, le “Synpics agit lorsque l'outil de travail de ses militants est menacé, et cette revendication doit venir de la base”.
Pourtant, au moins une vingtaine de journalistes sont engagés depuis le 1er février 2007 pour servir à la Première FM, qui prévoyait de démarrer ses émissions une première fois le 24 février, avant d'en être empêchée par l'ARTP. A l'époque, le Sénégal était à la veille de l'élection présidentielle.
Le 31 mai, la même ARTP faisait la même injonction à la même radio, qui cette fois-ci, décide de “passer outre”. Le pays était à trois jours des élections législatives, même si pour Diagne, “il n'y a pas de fixation sur les élections”.
“Que pourrions-nous dire sur les élections que les autres n'aient pas dit ou ne peuvent dire?”, interroge Diagne, devenu, par la force des choses, une personnalité médiatique dans ce pays d'Afrique de l'ouest.

