Q&R: A 79 ans, un grand peintre camerounais continue son aventure

YAOUNDE, 23 mai (IPS) – Une dernière touche sur une toile, une énième création… Peintre camerounais de la première heure et autodidacte, Rigobert Ndjeng reste en verve, à près de 80 ans, malgré le poids de l'âge et les effets d'une maladie de troubles respiratoires.

Loin des regards du grand public qui le connaît peu, le vieil artiste peintre continue de donner, à longueur de journée, libre cours à son génie. Dans son atelier qui n'est rien d'autre que son domicile, situé dans un quartier populeux de Yaoundé, la capitale camerounaise, il a accepté de parler un peu de son art et de sa vie dans un entretien avec le correspondant de IPS, Raphaël Mvogo. IPS: Comment êtes-vous devenu artiste peintre?

Rigobert Ndjeng (RN): C'est un don naturel, un don de Dieu. Etant enfant, j'avais l'habitude d'accompagner ma grand-mère (paternelle) à la messe les dimanches, à la chapelle (catholique) du village. Comme j'étais captivé par les fresques représentant Jésus Christ, la Vierge Marie, je me mettais, une fois rentré à la maison, à essayer de les reproduire. Je m'exerçais sur les murs de la maison. Mes dessins attiraient les regards du village, qui se montraient étonnés. IPS: Quel âge aviez-vous à cette époque-là?

RN: Je n'avais pas 10 ans, j'étais un gamin.

IPS: Quels matériaux utilisiez-vous?

RN: J'utilisais de l'argile mélangée soit au charbon, soit à la terre rouge. Il y avait aussi le bleu à linge et les briques rouges. IPS: Comment et quand avez-vous pris conscience de votre talent?

RN: C'est sur les bancs de l'école de la mission catholique d'Eséka (à plus de 150 kilomètres au sud de Yaoundé) que la voie avait commencé à se tracer, en 1940. En classe, je dessinais régulièrement. Un jour, j'avais fait un dessin intitulé “L'appel au combat dans le désert”, lié à la Seconde Guerre mondiale. Parmi mes camarades, il y avait deux enfants d'un Blanc. M. Boucher, c'est son nom, était le chef de gare des chemins de fer d'Eséka. Après avoir apprécié mon dessin que ses enfants avaient arraché de mes mains pour aller lui présenter, il m'avait fait appeler. C'est lui qui, après un test où il m'avait demandé de reproduire le portrait du général de Gaulle lors de son appel au secours au roi George VI à Londres (l'appel à la résistance du 18 juin 1940), m'avait encouragé à devenir un artiste peintre, en utilisant la toile. IPS: A quand exactement se situent les débuts de votre aventure professionnelle?

RN: J'ai commencé à peindre après la mort de mon grand-père en 1944. Mon frère aîné et moi étions à sa charge. Aussitôt, nous avions dû abandonner l'école. J'étais élève au cours moyen deuxième année.

IPS: Avez-vous fait de grandes expositions?

RN: Beaucoup! J'ai tellement exposé, au Cameroun, au Gabon, en Guinée équatoriale. J'ai fait des expositions permanentes au Hilton Hôtel de Yaoundé, au Centre culturel français et à l'Institut Goethe (de Yaoundé). J'ai bénéficié d'une bourse de l'UNESCO en 1962, pour un stage de formation en Afrique du Sud sur le dessin et l'illustration. Dans les années 80, j'ai été lauréat plus d'une fois des concours organisés par le ministère (camerounais) de l'Information et de la Culture. IPS: Qu'est-ce que votre métier vous a rapporté?

RN: La peinture m'a beaucoup apporté. Elle m'a permis de me marier, de fonder une famille, de construire ma maison (un logis modeste) et d'envoyer mes enfants à l'école. Je suis père de neuf enfants, dont quatre sont décédés. Je compte sept petits-fils et quatre arrière-petits-fils.

IPS: Avez-vous initié un de vos enfants à la peinture?

RN: C'est ma dernière fille qui s'y intéresse un peu. Elle est âgée de 28 ans et vit à Douala (ville portuaire et capitale économique camerounaise). Elle a du talent, mais pour l'instant, elle ne peint pas encore comme une professionnelle. Il y a aussi un de mes petits-fils qui se montre attiré par cet art.

IPS: Combien avez-vous perçu de la Société camerounaise des droits des arts plastiques depuis sa création il y a quatre ans?

RN: Jusqu'ici, elle m'a versé 40.000 francs CFA (environ 80 dollars), 16.000 FCFA (32 dollars), 150.000 (300 dollars) et 100.000 (200 dollars). IPS: Quels sont vos rapports avec les autres artistes peintres?

RN : On s'entend, mais on ne collabore pas. Vous savez, les artistes peintres mènent une vie de “bohème” (qui vivent en marge de la société). IPS: Avez-vous une nouvelle exposition en vue?

RN: Il est prévu que j'expose en décembre (2007) à Douala, au 'Bonapriso Center of the Arts' qui, en janvier 2006, nous a consacrés, Martin Jombè II (un autre ancien grand peintre camerounais) et moi, une grande exposition baptisée “Les pères de la peinture camerounaise”. Mais, je peins aussi pour laisser des œuvres à la postérité. Un peintre est comme un écrivain. Un écrivain qui meurt sans laisser un livre, n'est pas un écrivain.