NATIONS UNIES, 4 jan (IPS) – Lorsqu'il est tombé fortuitement sur un groupe de journalistes qui attendaient en son premier jour de travail aux Nations Unies, Ban Ki-moon, le secrétaire général nouvellement investi, a refusé d'exprimer ses opinions personnelles sur la peine de mort — contrairement à son prédécesseur Kofi Annan qui s'était publiquement opposé à la peine capitale.
Répondant à la question de savoir si l'ancien président irakien, qui a été exécuté samedi, aurait dû être épargné de la peine de mort, Ban a déclaré : "Saddam Hussein est responsable de crimes horribles et d'atrocités indescriptibles contre la population irakienne. Nous ne devrions jamais oublier les victimes de ses crimes".
Toutefois, Ban a refusé d'exprimer clairement ses propres opinions sur la peine capitale.
Mais son pays d'origine, la Corée du Sud, est l'une des rares démocraties au monde à soutenir la peine de mort — avec les Etats-Unis et le Japon.
"La question de la peine capitale est quelque chose que chaque Etat membre doit trancher", a indiqué Ban aux journalistes mardi, gardant ses impressions pour lui.
Aux Nations Unies, les 192 membres sont restés fortement divisés sur la question, l'Union européenne (UE) forte de 27 membres prenant fermement position contre la peine de mort tandis que les Etats-Unis, avec la plupart ou tous les 57 Etats islamiques, soutenant la peine capitale.
Annan, qui a achevé son mandat en tant que secrétaire général le 31 décembre, s'est publiquement opposé à la peine de mort. En principe, il était également contre le verdict d'exécution prononcé contre Saddam Hussein par les tribunaux irakiens le mois dernier, même s'il a condamné les crimes commis par le dictateur irakien.
"La perte de la vie est trop absolue, trop irréversible, pour qu'un être humain l'inflige à un autre, même lorsque cela est soutenu par un processus légal", a déclaré Annan.
"Que les Etats qui utilisent encore la peine de mort s'abstiennent, de peur que prochainement ils ne regardent en arrière avec remords, sachant que c'est trop tard pour réparer leur grave erreur", a-t-il affirmé. Ban a dit aux journalistes qu'il "était fermement contre l'impunité".
"Je crois également que les membres de la communauté internationale devraient accorder l'attention qu'il faut à tous les aspects du droit humanitaire international" a-t-il souligné.
"Durant tout mon mandat", a-t-il réitéré, "j'essaierai de mon mieux d'aider les Etats membres, la communauté internationale, à renforcer l'Etat de droit".
A la question de savoir s'il devait y avoir un moratoire sur la peine capitale, Ban a répété sa précédente réponse : "J'ai dit que la peine capitale, la peine de mort, est la question qu'il revient à chaque Etat de trancher. En même temps, je crois que les Etats membres du monde entier devraient accorder l'attention qu'il faut à tous les aspects du droit humanitaire international".
Dimanche, Ashraf Qazi, le représentant spécial du secrétaire général en Irak, a fait une déclaration pour souligner que "les Nations Unies sont fermement contre l'impunité, et comprennent le désir de justice qu'éprouvent les nombreux Irakiens".
Toutefois, Qazi a affirmé : Les "Nations Unies restent opposées à la peine capitale, même dans le cas de crimes de guerre, de crimes contre l'humanité et de génocide".
Priée de dire si les commentaires de Qazi étaient différents de ceux de Ban, la porte-parole de l'ONU Michèle Montas a indiqué aux journalistes que l'allusion du secrétaire général au droit humanitaire international "faisait tacitement référence à la manière dont les Nations Unies et le Conseil des Nations Unies pour les droits de l'Homme ne reconnaissent pas la peine capitale".
Elle a également affirmé que les commentaires de Ban "ne constituaient pas un changement de la politique de l'ONU sur la peine capitale".
Les Nations Unies, a-t-elle souligné, n'étaient pas favorables à la peine capitale, mais le secrétaire général avait indiqué aux journalistes qu'il revenait à chaque Etat de trancher cette question.
Répondant à la question de savoir si l'exécution de Saddam Hussein aiderait à ramener la stabilité en Irak, Ban a déclaré : "La population irakienne et le gouvernement ont pris des mesures pour s'attaquer à leur passé, et j'espère que la communauté internationale comprendra également les enjeux et essayera de construire l'Etat de droit sur le plan national et international".
Pendant ce temps, Amnesty International (AI), basé à Londres, a indiqué dimanche qu'il "est totalement opposé à l'application de la peine de mort" et était préoccupé que la Cour d'appel irakienne n'ait pas abordé les principaux vices de forme durant le procès de l'ancien dictateur devant la Cour pénale suprême irakienne qui avait rendu le jugement inéquitable.
"Nous sommes opposés à la peine de mort dans tous les cas comme une violation du droit à la vie et la punition la plus cruelle, inhumaine et dégradante, mais c'est particulièrement odieux lorsqu'une peine aussi extrême est infligée après un procès inéquitable", a déclaré Malcolm Smart, directeur du Programme Amnesty International pour le Moyen-Orient et l'Afrique du nord. AI a également indiqué que c'était beaucoup plus préoccupant que dans ce cas, l'exécution semblait être conclue d'avance une fois que le premier verdict a été prononcé, avec la Cour d'appel ne donnant qu'un peu plus de vernis de légitimité pour ce qui était, en fait, un procès fondamentalement imparfait.
AI a également souligné qu'il s'était "vivement réjoui de la décision de demander des comptes à Saddam Hussein pour les crimes commis sous son règne, mais ceci aurait dû être fait à travers un procès équitable".
Hussein a été condamné à mort en novembre dernier après avoir été reconnu coupable du meurtre de 148 personnes du village d'al-Dujail à la suite d'une tentative d'assassinat là-bas en 1982.
Ecrivant sur le site Internet 'CounterPunch', Tariq Ali, l'activiste de gauche basé à Londres, déclare que le fait que Saddam Hussein était un tyran est indiscutable.
"Mais ce qui a été oublié comme par hasard est que la plupart de ses crimes ont été commis lorsqu'il était un allié sûr de ceux qui occupent maintenant le pays", a noté Ali. C'était, comme il l'a admis dans l'un de ses emportements au cours du procès, l'approbation de Washington (et le gaz asphyxiant fourni par l'ex-Allemagne de l'ouest) qui lui ont donné l'assurance pour asperger Halabja de produits chimiques en pleine guerre Iran-Irak, a écrit Ali.
"Il méritait un vrai procès et une punition dans un Irak indépendant. Pas ceci. La politique de deux poids, deux mesures pratiquée par l'Occident ne cesse jamais d'étonner. Suharto d'Indonésie, qui a régné sur une montagne de cadavres (au moins un million pour accepter le chiffre le plus bas), était protégé par Washington. Il ne les a jamais ennuyés autant que Saddam".
Et qu'en est-il de ceux qui ont créé le désordre en Irak aujourd'hui?, demande Ali : "Les tortionnaires de (prisonniers irakiens à) Abu Ghraib; les bouchers impitoyables de Fallujah; les auteurs de l'épuration ethnique de Baghdad, le patron de la prison kurde qui se vante d'avoir pour modèle Guantanamo?" "Le président (américain George W.) Bush et le (Premier ministre britannique Tony) Blair seront-ils jugés un jour pour crimes de guerre?" C'est incertain, prédit Ali.

