POLITIQUE-SOMALIE: La perspective sécuritaire perçue comme fragile

WASHINGTON, 5 jan (IPS) – Alors que des responsables américains étaient euphoriques au sujet de la débâcle facile et inattendue infligée par l'Ethiopie et le Gouvernement fédéral de transition (TGF) à l'Union des tribunaux islamiques (ICU) le mois dernier, le scepticisme selon lequel la stabilité peut être ramenée dans cette nation africaine très patiente, reste élevé.

Beaucoup dépend maintenant, selon des spécialistes régionaux, de la possibilité ou non de persuader le TFG irascible à faire des concessions de grande portée pour faire entrer des éléments modérés de l'ICU et de ses clans associés dans le gouvernement comme partie intégrante d'une solution politique de large consensus.

Sans des progrès tangibles dans ce sens, affirment-ils, les pays africains seront très réticents à fournir des troupes à toute force de maintien de paix qui remplacera théoriquement les forces éthiopiennes qui ont mené la campagne militaire et ont amené le TFG à Mogadiscio, la capitale.

Pour sa part, le Premier ministre éthiopien Meles Zenawi serait pressé de retirer ses forces, sachant que leur présence, particulièrement dans la capitale, peut et sera utilisée pour rallier un sentiment nationaliste contre l'Ethiopie, l'ennemi traditionnel de la Somalie, et le TFG.

"Les Ethiopiens ont dit clairement qu'ils veulent se retirer dès que possible", selon une source diplomatique bien informée qui a requis l'anonymat. "Leur objectif qui est de détruire militairement les tribunaux a été atteint, et maintenant, ils veulent partir parce qu'ils savent qu'ils vont être la cible de toutes sortes de trucs".

Au même moment, cependant, aussi bien Meles que le TFG ne savent toujours pas au juste si, et à quel point les forces de l'ICU — qui, après avoir enregistré de lourdes pertes dans les premiers jours de combats autour de la capitale provisoire Baidoa, ont simplement abandonné Mogadiscio et d'autres villes qu'ils occupaient précédemment — ont été réellement vaincues.

"Je ne pense pas que les Ethiopiens partiront de si tôt, parce que Meles sait que s'ils le font, les Islamistes prendront encore le contrôle des villes, et le TFG n'a pas les moyens de les en empêcher", a déclaré Ted Dagne, un vétéran des questions de la Corne de l'Afrique au 'Congressional Research Service' (CRS).

"C'est comme si les islamistes ont été vaincus, mais ce qu'ils ont fait, c'est de prendre le maquis", a-t-il dit à IPS. "Nous ne savons pas ce qu'ils vont faire ou comment ils vont resurgir".

"Beaucoup de milices des (tribunaux) se sont plus ou moins volatilisées", selon la source diplomatique. "Elles sont toujours présentes; elles sont toujours armées, et il y a une possibilité réelle qu'elles deviennent une insurrection si une solution politique ne peut pas être imaginée".

L'ICU s'est fait connaître sur la scène internationale pendant l'été dernier lorsque ses milices ont vaincu la coalition des seigneurs de guerre soutenue par les Etats-Unis et les ont chassés de Mogadiscio. Washington avait accusé les tribunaux d'héberger trois suspects d'al Qaeda qui seraient impliqués dans les attentats à la bombe de 1998 contre les ambassades américaines à Nairobi et à Dar es Salaam.

Pendant le reste de l'été et durant l'automne, les tribunaux, qui étaient soutenus par d'importants clans et hommes d'affaires, ont rapidement étendu leur contrôle sur la majeure partie du reste du pays, s'attirant, selon certaines informations, beaucoup de soutien populaire pour avoir ramené la sécurité, la loi et l'ordre dans des villes et cités qui avaient été le champ de bataille des seigneurs de guerre depuis 1991.

Cependant, comme ils étendaient leur influence, Meles, qui a accusé les tribunaux de soutenir les Somalis insurgés en Ethiopie, a envoyé quelque 8.000 hommes à Baidoa pour défendre le TFG et aider à entraîner ses forces.

Au milieu des tensions croissantes provoquées aussi bien par la présence des troupes éthiopiennes que par l'approbation par le Conseil de sécurité de l'ONU d'une résolution — à l'initiative des Etats-Unis — qui dispensait une force de maintien de paix soutenant le TFG d'un vieil embargo sur les armes contre la Somalie, les milices de l'ICU ont attaqué la capitale provisoire à la mi-décembre, mais ont été rapidement submergées par la puissance de feu éthiopienne largement supérieure.

L'administration Bush ne cache pas son soutien à l'Ethiopie, dont les forces armées, peut-être les plus puissantes en Afrique subsaharienne, ont reçu une aide militaire et une formation américaines considérables au cours de cette dernière décennie.

En fait, à la veille de l'attaque des tribunaux, le sous-secrétaire d'Etat américain aux affaires africaines, Jenayi Frazer, a dit aux journalistes à Washington que la direction des tribunaux "est maintenant contrôlée par des individus des cellules d'al Qaeda… (qui sont) des terroristes", tandis que le département d'Etat a par la suite défendu la contre-offensive de l'Ethiopie comme une réponse à une "agression" des islamistes.

En plus d'avoir, selon certaines informations, partagé des renseignements avec les Ethiopiens, les Etats-Unis, au cours de la semaine écoulée, ont également déployé des navires de la marine le long de la côte sud de la Somalie non loin de sa frontière avec le Kenya, où certains des éléments les plus radicaux des milices des tribunaux se seraient retirés, apparemment dans l'espoir d'empêcher leur fuite par la mer.

Même si des responsables américains ont exprimé une grande satisfaction au sujet de la débâcle des tribunaux, ils sont de plus en plus conscients que la victoire pourrait être de courte durée, en particulier si une force de maintien de paix capable de remplacer les Ethiopiens ne peut pas être constituée avant que Meles ne décide s'il doit retirer ses troupes.

Ainsi, la semaine dernière, Washington a principalement pesé de tout son poids pour persuader l'Ouganda qui, plus tôt cet automne, avait promis 1.000 hommes à une force de maintien de paix, à se préparer pour un déploiement rapide. En fait, Fraser a rencontré Meles et le président ougandais Yoweri Museveni à Addis Abeba jeudi. "Museveni subit beaucoup de pressions", a indiqué la source diplomatique.

Mais des analystes régionaux à Washington considèrent qu'il est peu probable que Museveni, dont les troupes manquent d'expérience sur le champ de bataille et d'équipement lourd comme celui des Ethiopiens, puisse aller jusqu'au bout en l'absence d'engagements fermes de la part d'autres d'Etats africains, estime David Shinn, un ancien ambassadeur en Ethiopie, qui enseigne à l'Institut Johns Hopkins pour des études internationales avancées.

"Je ne pas m'imaginer qu'ils s'y engagent sans que d'autres ne s'engagent également", a-t-il indiqué, notant qu'il y a eu des rumeurs selon lesquelles le Nigeria et le Soudan pourraient être disposés à envoyer des troupes, mais que, jusqu'ici, une force de maintien de paix "est toujours fondamentalement le fruit de l'imagination de quelqu'un". Il a également souligné qu'il ne restait plus beaucoup de temps. "Les Ethiopiens ne peuvent pas rester autour de Mogadiscio et à l'intérieur de la Somalie plus de quelques semaines", a-t-il dit. Pendant ce temps, des diplomates européens se sont rencontrés à Bruxelles cette semaine pour insister sur l'importance d'aboutir à un règlement politique de large consensus qui ferait entrer dans le TFG des membres modérés des tribunaux — dont certains sont toujours à Mogadiscio ou sont à Nairobi — et leurs clans associés, en particulier les Hawiye qui sont les plus nombreux à Mogadiscio.

Dans l'état actuel des choses, le gouvernement de transition reste un groupe hétéroclite et irascible de seigneurs de guerre et de chefs de clans avec très peu, sinon pas du tout de soutien dans la capitale elle-même, un fait mis en évidence par l'absence presque totale de réponse à sa demande de rendre toutes les armes à ses forces de sécurité cette semaine.

Mais on doute beaucoup que le TFG, et en particulier son Premier ministre, Ali Mohammed Gedi, ait l'envie ou la volonté de faire les compromis nécessaires. "Gedi n'inspire pas confiance", selon la source diplomatique, et "il y a de sérieux doutes que ces gars du TFG puissent être à la hauteur. Et s'ils n'y arrivent pas, les possibilités qu'une insurrection se développe augmentent rapidement".

Ces derniers jours, Washington a montré une plus grande compréhension pour l'insistance des Européens pour un règlement politique, selon Dagne. "Il se peut que nous assistions à un petit changement de politique et qu'on mette plus l'accent sur le dialogue et l'importance de faire entrer des éléments modérés dans les rangs, au moment même où (Washington) accroît la pression sur l'Ouganda et d'autres pays africains pour qu'ils fournissent des troupes".

"Mais le seul moyen d'obtenir cela est de faire entrer une grosse part de la direction des (tribunaux) au gouvernement pour montrer aux hommes de troupe qu'aucune insurrection n'est nécessaire", a-t-il ajouté.