POLITIQUE: Annan laisse un bilan mitigé

NATIONS UNIES, 3 jan (IPS) – Lorsque Kofi Annan a achevé son mandat de dix ans en tant que secrétaire général de l'ONU le 31 décembre, il a laissé derrière lui un bilan politique mitigé : ses succès reconnus dans la promotion de la paix, du développement, de l'émancipation des femmes et de la défense des droits de l'Homme, et ses échecs qu'il reconnaît dans l'effort pour ramener au pas une bureaucratie tentaculaire confrontée à des accusations de mauvaise gestion.

A sa conférence de presse d'adieu à la mi-décembre, Annan s'est spécifiquement concentré sur le programme pétrole contre nourriture en Irak de plusieurs milliards de dollars, devenu maintenant tristement célèbre, qui, a-t-il affirmé a été "exploité pour saper l'organisation".

"Mais je pense que lorsque les historiens examineront les archives, ils en arriveront à la conclusion que oui, il y avait mauvaise gestion; (et) il pourrait y avoir plusieurs membres du personnel de l'ONU qui étaient engagés" dans un comportement contraire à l'éthique.

"Mais le scandale, si c'en est un, était dans les capitales, et avec les 2.200 compagnies qui ont passé un accord avec (le président irakien) Saddam (Hussein) dans notre dos", a-t-il ajouté.

Les "capitales" sur lesquelles il rejetait le tort étaient principalement les capitales politiques des 15 Etats membres du Conseil de sécurité — et en particulier les cinq membres permanents, notamment les Etats-Unis, la Grande-Bretagne, la France, la Chine et la Russie (P-5), sous l'œil vigilant duquel les tristement célèbres pots-de-vin du programme pétrole contre nourriture ont eu lieu. A tort ou à raison, Annan a refusé de reconnaître qu'il devrait endosser la responsabilité de la corruption généralisée dans un programme humanitaire destiné à alléger les souffrances des Irakiens frappés par des sanctions.

Pour sa part, le successeur d'Annan, Ban Ki-moon de Corée du Sud, qui a pris fonction en tant que nouveau secrétaire général de l'ONU le 1er janvier, s'est décrit comme "un homme en mission".

"Et ma mission pourrait être dénommée 'Opération restaurer la confiance' : confiance dans l'organisation; et confiance entre les Etats membres et le secrétariat", a-t-il déclaré aux journalistes à la mi-décembre.

Avec la création d'un nouveau Bureau d'éthique l'année dernière, Ban sera mis à l'essai quant à la meilleure manière de gérer la bureaucratie onusienne, à commencer par les nominations de hauts responsables compétents et la fin des générations d'hommes politiques nommés à des échelons supérieurs du secrétariat par les secrétaires généraux successifs, y compris Annan.

"Le bilan d'Annan est complexe et très mal compris", affirme Jim Paul, directeur exécutif de 'Global Policy Forum', basé à New York, l'une des rares organisations non gouvernementales qui suivent de près les Nations Unies sur une base quotidienne.

On doit reconnaître à Annan le mérite de plusieurs choses, a-t-il dit. Premièrement, il était un personnage public très efficace pour les Nations Unies, avec une élocution soignée et beaucoup de charme ainsi qu'un charisme discret.

Deuxièmement, il a renforcé le rôle diplomatique du poste de secrétaire général à travers un grand nombre d'envoyés spéciaux et de représentants qui ont réglé sans tapage ou amoindri de graves crises, a souligné Paul.

Troisièmement, il a modernisé la gestion des Nations Unies dans d'importantes voies, notamment en développant une bonne structure de reportage.

"Quatrièmement, il a constamment mis en évidence les droits de l'Homme. Et cinquièmement, il a nommé beaucoup de personnes vraiment excellentes à des postes élevés — même si ses choix ont, comme toujours, été limités par des pressions politiques du P-5", a indiqué Paul à IPS.

L'ambassadeur Dumisani Kumalo d'Afrique du Sud, le président sortant du Groupe des 77 nations en développement, composé de 132 membres, a fait l'éloge d'Annan en faisant remarquer que "l'une des choses que Kofi a faites très bien pour les pays en développement a été de mettre en lumière les questions qui nous concernaient".

"Il était très, très ferme sur l'éradication de la pauvreté, sur le développement, et sur la prévention de la propagation du VIH/SIDA", a-t-il souligné.

Même si les Nations Unies n'ont pas fait autant qu'elles le pouvaient, "le fait était que Kofi lui-même a pu faire ce qu'il a réalisé en mettant en évidence les questions", a dit Kumalo à IPS. "Et le fait d'être un fils de l'Afrique et du monde en développement a également bien facilité les choses".

Les critiques qui ont essayé de bloquer Annan et les Nations Unies étaient pour la plupart des néo-conservateurs américains de droite et certains des journaux dominants aux Etats-Unis.

La campagne au vitriol contre lui a commencé avec une interview radio — autour de laquelle on a fait beaucoup de tapage — dans laquelle Annan a déclaré que la guerre contre l'Irak était "illégale".

Paul a dit que l'énorme fureur au sujet du programme pétrole contre nourriture "était visiblement une offensive de propagande de Washington pour réduire la valeur des Nations Unies, diminuer la stature d'Annan, enlever pratiquement toute son équipe de hauts fonctionnaires, et détourner l'attention des scandales et de la guerre en Irak".

Alors que des avions-cargos de US Air Force (aviation américaine) transportaient des milliards de dollars du programme pétrole contre nourriture en cash à Bagdad — une somme qui a aussitôt disparu sans une trace — "Washington hurlait au sujet au scandale du siècle aux Nations Unies, un scandale qui était limité à la mauvaise conduite d'un responsable et qui impliquait 160.000 dollars".

Annan a déclaré aux journalistes le mois dernier : "J'espère que les historiens réaliseront que les Nations Unies sont plus que le programme pétrole contre nourriture".

Il a dit que les Nations Unies "sont l'ONU qui coordonne (l'aide) (aux victimes du) tsunami, l'ONU qui traite du tremblement de terre du Cachemire, l'ONU qui fait pression pour l'égalité et se bat pour réaliser les Objectifs du millénaire pour le développement, l'ONU qui lutte pour la dignité humaine et le droit des autres, et tous les autres aspects".

Selon Paul, Annan a réussi relativement bien l'impossible tâche qui consiste à maintenir de bonnes relations avec Washington et les autres grandes puissances tout en représentant également la communauté internationale et les restrictions du droit international.

Mais Paul a également mis l'accent sur d'autres aspects des résultats d'Annan qui sont invariablement troublants.

"Afin de plaire aux Etats-Unis, à ses grandes compagnies et aux gros intérêts d'argent, il a fait plusieurs voyages à Washington et a pris part à plusieurs événements de la haute société de New York", a souligné Paul.

Annan a également cédé aux pressions de la Chambre internationale de commerce pour créer le Global Compact, amenant aux Nations Unies, pour la première fois, des sociétés transnationales comme parties prenantes dans un effort peu convaincant pour les rendre plus responsables par rapport aux droits de l'Homme, à l'environnement et aux droits des travailleurs, a noté Paul.

Cette initiative, qui brise d'autres efforts plus efficaces aux Nations Unies pour augmenter la responsabilité des entreprises, a été fortement critiquée et qualifiée par des ONG de "badigeon".

Annan était fort en rhétorique et moins fort dans la pratique. Il a toujours parlé de l'importance des droits des femmes, mais il a nommé très peu de femmes à des postes élevés au secrétariat et pratiquement aucune en tant qu'envoyées diplomatiques spéciales, a ajouté Paul.

Annan a parlé du caractère indispensable des ONG pour les Nations Unies, mais durant ses deux mandats, des questions de sécurité ont coupé l'accès aux ONG et en fin de compte, les ONG avaient très peu d'accès physique au siège de l'ONU et n'avaient plus un responsable dans le bureau exécutif examinant leurs préoccupations.

Annan a commis de graves erreurs, comme lorsqu'il s'est incliné devant les pressions de l'ambassadeur américain John Bolton pour instituer des réformes de gestion draconiennes et du coup s'est sérieusement aliéné le personnel de l'ONU.

"L'un des aspects les plus tristes de son mandat est que lorsqu'il est entré en fonction, il était aimé et vénéré par le personnel et lorsqu'il quittait, il était largement détesté dans la maison", a affirmé Paul.

Toutefois, on doit reconnaître à Annan le mérite d'avoir sauvé les Nations Unies de leur crise financière presque fatale en 1997, gagnant du coup à sa cause l'implacable sénateur américain Jesse Helms.

"Il a osé parler fort sur l'Irak, même si cela lui a coûté cher. Il a défendu les Nations Unies et le droit international avec éloquence à un moment où Washington, Londres et les principaux médias s'étaient ligués en tant que critiques. Malgré toutes ses fautes, il devrait être perçu comme un secrétaire général fort qui a bien servi les Nations Unies", a ajouté Paul.