MEDIAS-NIGER: "Je suis un homme qui est toujours en liberté provisoire"

NIAMEY, 4 jan (IPS) – Après quatre mois de prison pour délit de presse, Maman Abou et Oumarou Keïta, respectivement directeur de publication et directeur de la rédaction du journal “Le Républicain”, un hebdomadaire indépendant paraissant à Niamey, au Niger, ont bénéficié d'une liberté provisoire en novembre dernier à la suite de leur procès en appel.

Les deux journalistes évoquent, dans une interview avec IPS, la situation de la liberté de la presse dans ce pays d'Afrique de l'ouest, les raisons de leur incarcération et les conditions de leur détention. IPS: Comment se présente la situation de la liberté de la presse au Niger et que peut-on faire pour l'améliorer? Oumarou Keïta: La situation de la liberté de la presse est aujourd'hui préoccupante dans notre pays. Le Niger recule dangereusement, avec des arrestations et emprisonnements des journalistes dans l'exercice de leur métier. En 2006, quatre journalistes ont purgé des peines de prison, dont trois sur plaintes des pouvoirs publics; le journal “L'Opinion” a été interdit définitivement de parution sur décision du Conseil supérieur de la communication (instance officielle de régulation ders médias), certains organes ont reçu des menaces de la part du même conseil. Le Premier ministre Hama Amadou a contribué fortement à alimenter le climat délétère que nous connaissons aujourd'hui, en affirmant le 4 mai 2006, au lendemain de la Journée internationale de la liberté de la presse, qu'il traînera, devant les tribunaux, les journalistes qui le critiquent, et qu'il fera tout pour qu'ils payent le prix. En d'autres termes, il s'emploiera personnellement à ce qu'ils soient condamnés. Il a tenu parole puisque nous avons passé quatre mois de prison. Le même Premier ministre s'obstine à bloquer la dépénalisation des délits de presse, qui est pourtant une promesse électorale du président de la République, en 2004. Il instruit également les responsables de l'administration publique à ne pas permettre aux journalistes d'accéder aux informations. La menace est donc permanente. Pour y remédier, il appartient à l'ensemble des journalistes de travailler pour que la liberté de la presse soit réelle au Niger, pour revoir le cadre juridique et institutionnel en vue d'extirper les dispositions liberticides, renforcer la formation initiale et continue des journalistes, mettre en œuvre la convention collective professionnelle pour sécuriser les journalistes. Il faudrait aussi qu'ils luttent pour obtenir le fonds d'aide à la presse, qui a toujours été voté par le parlement dans le budget de l'Etat depuis 2000, mais jamais libéré. IPS: La Cour d'appel de Niamey a décidé de vous mettre en liberté provisoire à l'issue de son audience du 27 novembre 2006. Quel sentiment vous anime-t-il d'être enfin hors de prison? Maman Abou: Le sentiment qui m'anime, c'est celui de la fierté pour avoir, une fois de plus, rendu plus publique la manière catastrophique dont ce pays est géré. Qu'avons-nous fait? Nous avons tout simplement donné des informations qui prouvent que le budget de l'Etat est très mal géré, à travers notamment l'exemple d'une aide financière extérieure obtenue pour soutenir l'éducation de base au Niger. Nous estimons que nous avons fait un travail de militant de la cause nationale, qui doit être fait par tout journaliste consciencieux et responsable. Ce travail consiste à cerner les hommes politiques qui viennent gérer l'Etat au nom de l'intérêt public pour les empêcher de tomber dans des dérives. Donc, je suis animé par un sentiment de fierté pour avoir rendu un grand service à notre nation. O.K: Je suis aussi animé par un sentiment de satisfaction après cette ordonnance rendue par la Cour d'appel. Lorsque nous avions été condamnés par le Tribunal de grande instance de Niamey à 18 mois de prison ferme et 10 millions de francs CFA (environ 20.000 dollars) de dommages et intérêts à verser au Premier ministre Hama Amadou, vous vous rappelez toute la mobilisation qu'il y a eu autour de l'affaire, toutes les critiques émises contre ce jugement qui était un jugement politique. C'est pourquoi, lorsque la Cour d'appel a prononcé cette ordonnance, la satisfaction était générale; le droit a été dit sur cette affaire systématiquement politisée de bout en bout. Nous espérons qu'avec le délibéré reporté au 12 février 2007, la cour ne suivra pas les réquisitions du procureur général et dira définitivement le droit en prononçant purement et simplement notre relaxe. IPS: Juste après votre inculpation en première instance, vous avez été transférés dans les prisons de Téra (183 km de Niamey) et de Filingué (185 km) au lieu d'être gardés à la maison d'arrêt de Niamey. Comment avez-vous accueilli cette décision? O.K: Lorsqu'ils ont décidé de nous mettre sous mandat de dépôt, il a été dit et écrit que nous serons détenus à la prison civile de Niamey. Mais curieusement, nos avocats et nous-mêmes avions constaté que cela n'a pas été le cas. Le directeur de publication a été transféré à la prison de Téra, et moi-même à la prison de Filingué. Naturellement, cela nous a indignés, mais a indigné aussi l'opinion nationale dans la mesure où tout le monde a compris qu'autour de cette affaire, le gouvernement s'est décidé à engager une cabale contre nous, à faire en sorte que notre moral soit scié à travers notre isolement total et que nous craquions. En nous déportant, le gouvernement espérait scier aussi le moral des citoyens nigériens qui sont mobilisés autour de cette affaire. Malheureusement pour lui et pour le Premier ministre qui est à l'origine de la cabale, cela n'a pas été le cas. Nos concitoyens, qui ont pris conscience de ce que “Le Républicain” est en train de faire comme travail de dénonciation de la mal gouvernance, de la corruption dans les sphères de l'Etat, et nous-mêmes avions tenu bon. M.A: A travers cette déportation, nous avons eu le sentiment ce jour-là que la justice a été manipulée — comme dans les autres procès qu'on nous a intentés par le passé — par le ministre de la Justice et le Premier ministre, qui étaient nos véritables adversaires. Notre adversaire n'était pas l'Etat du Niger, mais plutôt le Premier ministre Hama Amadou dont nous avons mis en cause la gestion que nous avons d'ailleurs l'habitude de mettre en cause depuis…les “Psop et les Lap” (Paiement sans ordonnancement préalable et sans lettre d'autorisation de paiement. Il s'agit de l'affaire de deux pratiques de paiement utilisées abusivement par le gouvernement en l'absence de tout respect des procédures en la matière) qui nous avait déjà conduits en prison en 2003. Donc, nous avons un contentieux avec le Premier ministre sur la manière dont il gère les deniers de l'Etat. Alors, quand nous avons été arrêtés et jugés à travers une parodie de procès en première instance, nous avons été enlevés. Souvenez-vous, au départ, le gouvernement ne voulait même pas que nos familles sachent exactement où on nous déportait. IPS: Pourtant officiellement, vous êtes poursuivis sur plainte du Premier ministre pour “diffamation et propagation de fausses nouvelles”, suite à un article intitulé “Hama lâche l'Occident pour l'Iran” paru dans “Le Républicain” le 27 juillet 2006. Que répondez-vous à cette accusation? O.K: Officiellement, sur la plainte, c'est l'Etat du Niger qui dit avoir été diffamé. Mais au fond, à l'occasion des débats, et lorsqu'il s'est agi de dommages et intérêts à verser, le nom du Premier ministre Hama Amadou est subitement apparu. En fait, l'article “Hama lâche l'Occident pour l'Iran” est un prétexte qui a été utilisé pour vouloir faire taire Le Républicain. Dans la plainte, on nous a reproché d'avoir dit que Hama Amadou avait dîné avec l'ambassadeur iranien, et que nous avions annoncé qu'il y aura un réaménagement de la carte diplomatique du Niger.

Au cours des débats à la Cour d'appel, nous avions confirmé que le Premier ministre avait effectivement dîné avec l'ambassadeur, et que la carte diplomatique sera réaménagée. Au lendemain de la parution de cet article, le ministère des Affaires étrangères, de la Coopération et de l'Intégration africaine a publié un communiqué pour confirmer que le Niger s'est engagé à redéfinir sa carte diplomatique. Avec l'Iran et d'autres pays, indiquait le communiqué, le Niger entretient d'importantes relations qui sont appelées à se renforcer davantage.

Peu avant, le Premier ministre, en sa qualité de président du MNSD (Mouvement national pour la société de développement — le principal parti au pouvoir), s'est répandu en diatribes contre les Occidentaux qui exigent une gestion plus saine des ressources qu'ils mettent à leur disposition. Au journal Le Républicain, nous n'avions jamais posé le problème en termes de savoir avec qui le Niger doit entretenir des relations diplomatiques. Nous avions seulement fait une analyse sur la base du contexte politique national de l'époque, pour relever l'inclination de ce régime à la mal gouvernance.

IPS: Quelles étaient les conditions de votre détention? M.A: Les premiers jours, les conditions de détention étaient assez contraignantes. Notre entourage n'avait pas accès à nous. Il fallait une autorisation spéciale pour venir nous rendre visite. Il faut toutefois reconnaître que nous n'avons pas été torturés en prison, mais privés de visites pendant les tous premiers jours. Seulement, avec le temps, avec surtout la pression de la presse, et de l'opinion nationale et internationale qui était scandalisée par notre emprisonnement, le gouvernement était obligé d'assouplir sa position; et par la suite, on nous a permis de recevoir des visites.

O.K: Le directeur de publication n'avait droit ni à la radio, ni aux journaux. Et moi, j'étais gardé entre les quatre murs de la prison quand je n'avais pas de visite. Les conditions étaient assez difficiles aussi parce que ceux qui souhaitaient venir nous rendre visite étaient obligés de disposer d'un permis de communiquer. Or pendant longtemps, obtenir ce permis était très difficile parce que les autorités politiques l'ont décidé ainsi. C'étaient des conditions difficiles au début, mais progressivement, elles se sont assouplies, suite aux différentes dénonciations des confrères et des organisations de la société civile qui ne comprenaient pas pourquoi des citoyens, qui ont été injustement jetés en prison, soient privés du minimum. IPS: Comment avez-vous géré votre temps durant ces quatre mois de privation de liberté? O.K: On était obligé de s'adapter à la nouvelle situation. Nous passions notre temps entre la lecture et les visites que nous recevons des collègues, parents, et sympathisants. En fait, c'était devenu plus ou moins une routine; c'est à cet exercice que nous nous soumettons chaque jour. IPS: Quelle sera alors la suite de cette affaire? M.A: Pour le moment, nous attendons le dénouement définitif de l'affaire. D'ailleurs moi personnellement, je suis en liberté provisoire depuis l'affaire des “Psop” que j'ai dénoncée en 2003 et qui m'avait conduit en prison. Donc, je suis un homme qui est toujours en liberté provisoire avec ce régime-là. Parce que nous ne renoncerons jamais à faire des investigations pour voir comment les dirigeants gèrent les affaires publiques, et eux, apparemment, n'ont pas l'intention de renoncer à nous envoyer en prison. IPS: Comment se présente le moral à l'issue de cette épreuve difficile? O.K: Le moral n'a jamais varié depuis le premier jour de notre arrestation le 4 août jusqu'au 27 novembre 2006 où nous avions été mis en liberté provisoire. Le moral était resté intact parce que d'une part, la cause que nous défendons était une cause juste; nous dénonçons la mauvaise gouvernance, la corruption, la mauvaise gestion des deniers publics. Et d'autre part, au regard de la mobilisation citoyenne autour de notre emprisonnement tant au Niger qu'à l'extérieur, il était clair que notre moral ne pourrait être affecté. Nous étions déterminés à aller jusqu'au bout.