DAVOS, Suisse, 26 jan (IPS) – Alors que l'élite mondiale des entreprises tient sa traditionnelle réunion annuelle dans cette station alpine suisse qu'est Davos, des organisations de la société civile ont, une fois encore, fait de leur mieux pour gâcher la fête, pointant un doigt accusateur sur l'irresponsabilité environnementale et sociale des compagnies.
Les cibles cette fois-ci étaient Chevron, Walt Disney et Citigroup. Pro Natura, la branche suisse des Amis de la terre, et la Déclaration de Berne (The Berne Declaration), une organisation non gouvernementale qui défend la justice et l'égalité dans les relations Nord-Sud, ont décerné, mardi, des récompenses sarcastiques connues sous le nom de Prix du public – Public Eye awards. Leur annonce a été faite le jour de l'ouverture du Forum économique mondial (FEM) à Davos, une rencontre annuelle qui rassemble des PDG de sociétés transnationales, des leaders politiques et d'éminents économistes néolibéraux. Sonja Ribi de Pro Natura a dit à IPS que les récipiendaires du 'Public Eye award' sont nommés par des organisations de la société civile du monde entier. Organisée en même temps que le FEM, la cérémonie est devenue une tradition, et représente "la seule vraie alternative" à la rencontre de Davos, a-t-elle souligné. Les organisateurs du Public Eye à Davos – Pro Natura et Berne Declaration – offrent une plate-forme publique au cours de laquelle "le côté sombre d'une mondialisation exclusivement axée sur le profit est dévoilé", a expliqué Ribi. Les prix pour l'irresponsabilité des entreprises ont été décernés cette année au géant pétrolier Chevron, pour des questions environnementales, pour avoir pollué les forêts en Equateur; à Walt Disney, dans le domaine social, pour avoir violé les droits humains et les droits des travailleurs en Chine, et à Citigroup, pour avoir favorisé l'évasion fiscale et le blanchiment d'argent par des entreprises, des individus et des dictateurs. Cette année, pour la première fois, un prix positif a été discerné aux "activistes citoyens" qui ont organisé une campagne contre le comportement irresponsable des entreprises, "et qui ont gagné", a déclaré Oliver Classen, de Berne Declaration. Le prix positif est allé au Syndicat national révolutionnaire des travailleurs – National Revolutionary Union of Workers – de la société d'hévéas de Euzkadi à El Salto, au Mexique (SNRTE), pour son combat victorieux pour rouvrir l'usine qui avait été fermée par les nouveaux propriétaires, Continental Tire, une société allemande. La récompense positive a été partagée avec deux organisations de la société civile allemande, Germanwatch et le Food First Information and Action Network, qui ont soutenu le syndicat mexicain dans son combat. "Nous espérons que cette grande expérience profitera à d'autres travailleurs et sera utile dans d'autres conflits aussi importants impliquant la défense des droits de l'Homme, de l'environnement et de la culture. Ensemble, nous pouvons changer le monde et aller contre l'effronterie de ceux qui dirigent aujourd'hui l'économie du monde", a déclaré à IPS, Jesús Torres Nuño du SNERTE. Le Public Eye à Davos vise à rappeler aux "membres du FEM ainsi qu'à d'autres entreprises que le public attend d'eux plus de responsabilité environnementale, exige du respect pour les droits de l'Homme et les droits des travailleurs, et n'accepte pas la fraude fiscale", a indiqué Ribi. Dans le cas de Chevron, le prix du public a été proposé par Amazon Watch, une organisation de défense de l'environnement basée dans l'Etat américain de Californie, pour la pollution causée par la compagnie pétrolière Texaco.
Entre 1964 et 1992, Texaco a déversé 70 milliards de litres de déchets toxiques sur la terre, dans les rivières et marais dans la jungle amazonienne en Equateur. Cette catastrophe humaine et écologique est devenue la responsabilité de Chevron en 2001, lorsqu'elle a acquis Texaco dans une fusion de 45 milliards de dollars, a fait remarquer, mercredi, à Davos, Jennifer DeLury Ciplet, directrice d'Amazon Watch. "Malheureusement, le cas de Texaco, et maintenant celui de Chevron en Equateur, n'est qu'un parmi les nombreux exemples où des sociétés transnationales ont profité de gouvernements faibles, de populations vulnérables et d'un environnement sans défense pour parvenir à leurs fins", a affirmé l'activiste américain. Une étude intitulée "A la recherche de la conscience de Mickey Mouse : une enquête sur les conditions de travail dans les usines prestataires de services de Disney en Chine", a valu à la société américaine Walt Disney son "prix" pour irresponsabilité sociale. L'étude a été faite par une organisation non gouvernementale à Hong Kong, 'Etudiants et universitaires contre l'inconduite des entreprises' (SACOM), qui s'intéresse aux conditions de travail des pauvres. SACOM a constaté que les droits des travailleurs sont violés dans quatre usines dans la province de Guangdong, dans le sud de la Chine, où des livres et autres produits sont fabriqués pour Disney. Les employés travaillent de 60 à 90 heures par semaine, et sur un site, près de 12 travailleurs étaient entassés dans une seule chambre à coucher.
Parry Leung, un représentant de la SACOM, a déclaré que "la collusion entre des Etats corrompus et le capital transnational a créé des conditions misérables pour les travailleurs en Chine et dans d'autres pays en développement. Des mesures proactives doivent être prises pour rectifier la situation actuelle sur le lieu de travail. Nous avons compris que les travailleurs chinois ne sont pas impuissants ou soumis. Ils sont capables de résister au capitalisme mondial".
La Citigroup a été nominée au prix du public par Tax Justice Network, une coalition indépendante de chercheurs et activistes dont les préoccupations portent sur les effets néfastes de la fraude fiscale, la concurrence fiscale et les paradis fiscaux. Lucy Komisar, une journaliste de New York, a déclaré que la Citigroup s'est impliquée "dans les évasions fiscales et a facilité la fraude fiscale à ses clients. Par ces actions, la Citigroup a violé aussi bien les lois sur la fiscalité dans plusieurs pays, que les normes et l'éthique de la responsabilité des entreprises", a-t-elle déclaré. En octobre 2004, les autorités chiliennes ont intenté un procès à l'ancien dictateur Augusto Pinochet (1973-1990) pour évasion fiscale. L'une des banques qui a blanchi l'argent de Pinochet était la Citibank, une filiale de Citigroup, a dit Komisar à IPS. Un rapport de la sous-commission permanente du Sénat américain sur les investigations a souligné que la Citibank a blanchi au moins cinq millions de dollars pour Pinochet, et "peut-être bien plus". Sur la liste des personnages douteux qui sont impliqués dans des accords aussi louches avec Citibank figurent Raúl Salinas, frère de l'ancien président mexicain Carlos Salinas (1988-1994); Asif Ali Zardari, mari du Premier ministre pakistanais déposé, Benazir Bhutto (1988-1990); et le dictateur du Gabon, Omar Bongo, au pouvoir depuis 1967. Les clients de la Citigroup incluent également les trois enfants adultes du dictateur nigérian, feu le général Sani Abacha (1993-1998); l'ancien président vénézuélien Jaime Lusinchi (1984-1989); deux filles de l'ancien dictateur indonésien Suharto (1967-1998); et l'ancien dictateur du Paraguay, le général Alfredo Stroessner (1954-1989). Le sénateur américain Carl Levin, qui a publié la liste de noms, a ajouté "et ce ne sont là que les clients que nous connaissons", a rappelé Komisar. "La fraude fiscale orchestrée par les sociétés et les personnes très riches appauvrit les populations de tous les pays, augmente l'énorme fossé entre les riches et les pauvres, et fait peser le poids fiscal sur la classe moyenne et les petites entreprises", a-t-elle noté. La fuite des capitaux, qui va de pair avec l'évasion fiscale, "réduit à la mendicité les économies des pays en développement, en transférant la richesse des pauvres au monde industrialisé", a affirmé Komisar.

