OAKLAND, Californie, 21 jan (IPS) – La pandémie du SIDA en Afrique a donné un point d'entrée pour des organisations chrétiennes évangéliques basées aux Etats-Unis qui voient certains des petits pays de ce continent comme une opportunité de transformation religieuse, politique et sociale.
L'Agence américaine pour le développement international (USAID) travaille de concert avec ces groupes. Et c'est là qu'intervient Paul Bonicelli.
En octobre dernier, Bonicelli, l'ancien doyen des affaires académiques au Patrick Henry College — un petit collège fondamentaliste chrétien se trouvant en Virginie rurale — a été nommé par l'administration de George W. Bush pour superviser les programmes de l'USAID en tant que nouvel administrateur adjoint au Bureau pour les questions de démocratie, de conflit et d'assistance humanitaire.
Un communiqué de presse de l'USAID soulignait que ses responsabilités "se focaliseront sur quatre objectifs principaux : renforcer l'Etat de droit et le respect des droits de l'Homme; promouvoir des élections et processus politiques plus fiables et plus compétitifs; accroître le développement d'une société civile active sur le plan politique; et mettre en place une gouvernance plus transparente et plus responsable".
Alors qu'à première vue, la nomination de Bonicelli semblait être un autre exemple de la propension de l'administration Bush à faire occuper des postes importants par des partisans très peu qualifiés, un papier dans les archives d'Herescope indiquait que ses liens avec Patrick Henry College ont rendu la sélection de Bonicelli très significative "parce que l'USAID a été un acteur majeur dans la 'transformation' du continent africain".
Herescope s'intéresse de très près aux activités des principales organisations chrétiennes évangéliques américaines en Afrique, et sa recherche place la nomination de Paul Bonicelli dans un contexte politique plus large. Herescope est organisé par le 'Discernment Research Group (Groupe de recherche sur le discernement), un projet de Discernment Ministries, Inc.
En 1989, les vieux pasteurs Travers et Jewel van der Merwe ont créé le ministère parce qu'ils étaient "très préoccupés par ce qu'ils percevaient dans l'église comme un éloignement radical de l'autorité des Saintes écritures". Herescope se consacre à "la dénonciation des hérésies et faux enseignements affectant l'église aujourd'hui". En décembre 2002, par un décret du président Bush, un Centre d'initiatives chrétiennes et communautaires a été créé à l'USAID. Le Centre de l'USAID, comme les autres ouverts dans plus d'une douzaine d'autres agences américaines, vise à encourager des groupes chrétiens à prendre part à ses initiatives.
En février 2004, l'éditeur adjoint du magazine 'Christianity Today', Timothy C. Morgan, a interrogé Anne Peterson – un ancien médecin missionnaire au Zimbabwe et au Zaïre qui était nommée par l'administration Bush comme chargée des questions de la santé en général à l'USAID.
Entre autres sujets, Morgan l'a interrogée sur les politiques de l'administration en ce qui concerne le SIDA en Afrique, et lui a demandé de commenter le travail que faisaient des groupes chrétiens évangéliques là-bas.
Peterson a déclaré "qu'il y a un grand rôle", pour les groupes chrétiens "parce que – le (SIDA) est une question qui va bien avec le message chrétien. Et la prévention du SIDA s'accorde avec la vie vertueuse et le point de vue moral (de la chrétienté)". "Mais ce qui est également important, c'est le rôle de l'église dans la transmission d'un message de pardon, de compassion, de soins aux malades, de soins aux veuves et orphelins", a-t-elle ajouté. "Il n'y a pratiquement aucune partie de la pandémie du SIDA où l'orientation religieuse n'a un message très, très fort".
Un texte sur le site Internet de l'USAID met en relief les remarques de Peterson: "les organisations communautaires et chrétiennes ont un rôle crucial à jouer dans la fourniture de la prévention, des soins et du traitement pour le VIH/SIDA", indique-t-il.
"Elles ont une grande portée géographique et une infrastructure bien développée dans le monde en développement. Ceci, en plus de leur résistance sans pareil, fait d'elles un outil inestimable dans la lutte contre la pandémie du VIH/SIDA".
Dans son discours sur l'Etat de l'Union en 2003, le président Bush a proposé de dépenser 15 milliards de dollars pour combattre le SIDA et d'autres maladies en Afrique sur une période de cinq ans.
En juin 2004, il a déclaré à un public de Philadelphie : "Je crois que notre pays a besoin d'un message pratique, efficace et moral. En plus d'autres genres de prévention, nous devons dire à nos enfants que l'abstinence est le seul moyen sûr pour éviter de contracter le VIH. Cela marche tout le temps".
Quatre mois plus tard, l'administration a annoncé que 100 millions de dollars de nouvelles subventions pour des programmes mettant l'accent sur l'abstinence — comme une partie du Plan d'urgence pour la réduction du SIDA par la lutte contre le SIDA, la tuberculose et le paludisme dans 12 nations africaines subsahariennes, en Haïti et en Guyanes — sont allés à 11 groupes, dont neuf organisations basées sur la religion. Le Plan d'urgence met l'accent sur l'abstinence et est construit autour de l'approche controversée "ABC", qui signifie "Abstenez-vous, soyez fidèle, ou utilisez un condom".
Anne Peterson a qualifié l'ABC "d'approche équilibrée" dans un entretien avec le 'Washington Times'. Toutefois, elle a également admis que "cela a provoqué un grand débat au sein des personnes en charge de la santé publique au plan international, qui, pendant plusieurs années, ont insisté sur la distribution de condoms dans des programmes de changement de comportement".
Une brochure sur le site Internet de l'USAID intitulée "Partenariats basés sur la religion", indiquait qu'un certain nombre d'initiatives chrétiennes en Afrique ont été entreprises par des groupes évangéliques américains.
L'un des projets cités parmi les exemples de partenariats de l'USAID avec des organisations chrétiennes — le Rêve du Dr Bruce Wilkinson pour l'Afrique basé au Swaziland — semble n'avoir pas si bien tourné.
Le Swaziland, l'un des plus petits pays d'Afrique, est situé entre le Mozambique et l'Afrique du Sud, et enregistre l'un des taux de VIH/SIDA les plus élevés au monde.
Selon l'USAID, Wilkinson "a formé des pasteurs sur les moyens de parler convenablement et avec persuasion à leurs congrégations, de l'abstinence jusqu'au mariage, de la fidélité à un partenaire, et de la réduction de la honte. Un traitement inégal des femmes contribue à la propagation du VIH/SIDA, il a, par conséquent, invité les pasteurs à faire comprendre à leurs congrégations que les hommes et les femmes sont, selon leurs propres textes sacrés, créés égaux".
Wilkinson avait espéré construire un complexe de 32.500 hectares "qui hébergerait, éduquerait, et donnerait à manger aux enfants dont les parents sont morts de SIDA – (et) aurait également un terrain de golf et d'autres attractions touristiques", a rapporté 'Christianity Today'.
Après que sa demande de terrain a été critiquée dans la presse et rejetée, Wilkinson, qui a eu beaucoup de publicité positive en 2002 lorsqu'il a quitté sa maison en Georgie et s'est installé en Afrique pour se focaliser sur les questions liées au VIH/SIDA, a décidé de quitter l'Afrique. On a rapporté qu'il a également quitté son ministère.
Depuis des années, des organisations chrétiennes évangéliques américaines font un travail caritatif, humanitaire et de recrutement en Afrique. Et cela semble avoir été payant. En août 2004, Andrew Rice du 'New Republic' a rapporté que l'Encyclopédie chrétienne mondiale a constaté qu'alors que 17 millions d'Africains fréquentaient des églises pentecôtistes en 1970, ce nombre était passé à "plus de 125 millions…soit environ 19 pour cent de la population du continent".
Et les démographes prédisaient que la population chrétienne du continent allait pratiquement doubler d'ici à 2025 et passer à 633 millions. Sur le plan politique, c'est une bonne nouvelle pour l'administration Bush, qui, depuis sa guerre en Irak, a perdu plus d'amis qu'il n'en a eus.
Dans son nouveau rôle à l'USAID, Paul Bonicelli est à même d'aider à faire en sorte que des organisations évangéliques chrétiennes, trempées dans la politique réactionnaire de la Droite chrétienne, reçoivent une part de lion de l'argent du Plan d'urgence de Bush.
*Bill Berkowitz est un vieil observateur du mouvement conservateur. Sa rubrique “Conservative Watch”, qui œuvre pour le changement, informe en détail sur les stratégies, les acteurs, les institutions, les victoires et les défaites de la Droite américaine.

