ABIDJAN, 22 jan (IPS) – "Le cacao, dont la Côte d'Ivoire est le premier producteur mondial…,est aussi la principale source de financement occulte du régime ivoirien, notamment pour ses achats d'armes de guerre", révèle un rapport commandé par la Commission européenne.
Rendu public le 18 janvier, ce rapport de 200 pages, dont les recherches ont été menées depuis juin 2004, décrit ce secteur clé de l'économie ivoirienne comme "livré au règne arbitraire et géré en toute opacité", selon l'un des rédacteurs du document, l'avocat français Xavier Ghelber.
Avec une production annuelle de 1,2 million de tonnes, le cacao ivoirien est une ressource agricole qui assure 15 pour cent du produit intérieur brut (PIB) du pays. Il fournit également du travail, selon la Banque mondiale, à environ six millions de personnes, dont la grande majorité reste des immigrés des pays frontaliers du nord de la Côte d'Ivoire, notamment le Burkina Faso, le Mali et la Guinée-Conakry.
A la fin des années 1990, les institutions de Brettons Woods avaient exigé et obtenu la libéralisation de la filière cacao, afin de favoriser la concurrence entre les producteurs, de promouvoir les petites et moyennes entreprises et assurer un revenu minimal aux planteurs. Ce qui avait entraîné la dissolution de la Caisse de stabilisation du café-cacao (CAISTAB), considérée à l'époque comme une "caisse noire de l'Etat".
A l'avènement du président Laurent Gbagbo au pouvoir en 2000, se met en place une multitude d'organismes — entre autres, l'Autorité de régulation du café-cacao (ARCC), la Bourse café-cacao (BCC), le Fonds de régulation café-cacao (FRC) — pour la gestion des deux produits. Le chef de l'Etat ivoirien lance alors son slogan populaire : "Le pouvoir aux planteurs pour qu'ils vivent de leurs productions".
Mais, selon le rapport de la Commission européenne, "ces structures évoluent en dehors de tout cadre légal". L'une d'entre elles, le FRC, explique le document, gère une réserve de prudence censée soutenir les cours du cacao en faveur des petits producteurs. "La réserve a servi à financer l'achat d'armes de guerre par le régime Gbagbo. Au début du conflit, le FRC a octroyé à cette réserve plus de 60 millions de dollars, sans même l'aval de son conseil d'administration", affirment les rédacteurs du rapport.
"Ces chiffres m'apparaissent étonnants. Qu'on nous apporte les preuves de ce détournement. A notre sens, les coopératives ont toujours bénéficié des subventions", a réagi devant IPS, Angéline Kili, présidente du Conseil d'administration du FRC, sans préciser la suite qu'elle entendait donner à l'affaire. Proche de Gbagbo, elle est reconnue pour avoir financé la campagne de ce dernier lors de l'élection présidentielle de 2000. Une élection dont avaient été exclus plusieurs candidats, notamment l'ancien Premier ministre Alassane Ouattara.
De son côté, le porte-parole de la Présidence ivoirienne, Désiré Tagro, joint vendredi, au téléphone par IPS, a simplement déclaré : "Nous n'allons pas répondre maintenant à ce rapport. Comme les précédents, ils sont truffés de contrevérités. D'ailleurs, il ne nous concerne pas. La filière cacao a été libéralisée depuis, et l'Etat n'entend pas s'immiscer dans sa gestion".
Au déclenchement de la crise ivoirienne en septembre 2002, muée en rébellion, les producteurs de café-cacao, dans leur ensemble, n'ont pas caché leur parti pris pour le régime en place. Pour son "effort de guerre" en décembre 2003, Lucien Tapé Doh, président du Conseil d'administration de la BCC, avait remis 20 millions de dollars à l'Etat ivoirien, dont 15 millions de dollars devraient servir à l'achat d'armes et au rééquipement de l'armée ivoirienne.
Le 6 novembre 2004, au lendemain de la destruction de la flotte militaire aérienne ivoirienne par l'armée française, suite à l'attaque d'un cantonnement militaire français des Nations Unies à Bouaké, dans le nord du pays, un autre riche planteur, Sansan Kouao s'était présenté à la télévision nationale, prenant l'engagement de débourser plus de deux millions de dollars pour la réparation des avions de chasse et hélicoptères de combat (Mig 21, MI-24, Strikemaster et Sukhoï 25) détruits au sol.
En septembre 2005, une mission conjointe du Fonds monétaire international et de la Banque mondiale avait conclu que sur les 250 millions de dollars prélevés sur le dos des planteurs entre 2002 et 2004, seuls 80 millions de dollars avaient été dépensés au bénéfice de la filière cacao.
"Les traces des autres 170 millions de dollars ne peuvent que se retrouver au chapitre du réarmement du pays", a indiqué à IPS, un responsable d'un cabinet d'audit, sous le couvert de l'anonymat.
La libéralisation de la filière cacao a considérablement fragilisé les petits producteurs, contrairement à ce qui avait été prévu avec l'entrée en vigueur de cette mesure, déplorent des analystes à Abidjan, la capitale économique ivoirienne.
Confrontés à un manque de financement, les petits producteurs n'hésitent pas à écouler leurs récoltes dans des pays limitrophes, notamment au Ghana – un autre gros producteur -, mais également au Togo, au Burkina Faso et en Guinée, qui sont devenus, à l'occasion, des exportateurs de cacao, sans en être nécessairement des producteurs.
Cette déperdition de la production ivoirienne de cacao, mais aussi d'autres produits comme le coton, est encouragée par la division de la Côte d'Ivoire en deux depuis le coup d'Etat manqué du 19 septembre 2002. Un groupe de militaires s'était insurgé contre l'exclusion présumée des populations du nord du pays. Et depuis plus de trois ans, plusieurs tentatives de médiation n'ont pas encore abouti à ramener la paix en Côte d'Ivoire et à réunifier le pays.
Abidjan et certaines villes de l'intérieur viennent encore de vivre une semaine mouvementée. A la suite de la décision du Groupe de travail international de ne pas proroger le mandat des députés – arrivé à expiration depuis le 16 décembre 2005 -, des "Jeunes patriotes" proches du président Gbagbo ont paralysé le pays du 16 au 19 janvier, empêchant l'accès du principal port au cacao à exporter.
Mais déjà, depuis deux années, la filière café-cacao est en proie à des crises à répétition. Les structures de gestion et les planteurs sont à couteaux tirés concernant les subventions à allouer et le détournement des prélèvements. Le chef de l'Etat avait mis sur pied, en octobre 2004, un comité de pilotage qui n'a livré aucun résultat de ses actions jusqu'à ce jour.
"Si l'Etat, par le truchement du président de la République, a dit qu'il nous a donné la filière, il faut avouer que nous avons infantilisé cette charge qu'on nous a donnée. Il faut que l'amateurisme, qui nous a caractérisés dans la gestion de la filière, cesse", recommande Michel Yéoun, vice-président du Fonds de développement de la production Café-cacao. "Et que nous travaillions pour l'intérêt des planteurs et non pour tout autre chose".

