DEVELOPPEMENT-COTE D'IVOIRE: Des arriérés de paiement bloquent la campagne cotonnière

KORHOGO, nord de la Côte d'Ivoire, 22 déc (IPS) – Lancée officiellement depuis un mois, la campagne de commercialisation du coton pour l'année 2005-2006 n'a toujours pas démarré en Côte d'Ivoire à cause du non-paiement d'arriérés de l'ordre de 30 millions de dollars dus aux producteurs.

Le comité de gestion de la filière coton, créé par les Forces nouvelles (FN, les ex-rebelles) qui occupent le nord de la Côte d'Ivoire où le coton est produit en grande quantité, exige des sociétés d'égrenage le paiement d'au moins 50 pour cent de ces arriérés avant d'obtenir le coton de cette année.

Selon l'Union régionale des coopératives agricoles de Côte d'Ivoire, la production du coton avoisine les 265.000 tonnes en 2005-2006, contre 325.000 tonnes, en 2004-2005, soit une baisse de 18,46 pour cent.

Selon des spécialistes, la baisse de la production du coton dans les pays africains est liée à la chute régulière, depuis 2001, des cours du produit sur le marché international à cause des importantes subventions accordées aux cotonculteurs américains — plus 18 milliards de dollars entre août 1999 et juillet 2005, selon Oxfam, une organisation non gouvernementale basée en Grande-Bretagne.

Mais les difficultés de la production ivoirienne ont également un lien avec la crise politico-militaire qui paralyse, depuis plus de trois ans, l'économie de ce pays d'Afrique de l'ouest.

La Côte d'Ivoire est, en effet, coupée en deux par une rébellion qui a éclaté après l'échec d'une tentative de coup d'Etat, le 19 septembre 2002.

Des soldats insurgés avaient déclaré qu'ils avaient pris les armes pour s'opposer à une menace d'exclusion présumée des populations musulmanes du nord.

Quatre usines d'égrenage — Korhogo 1 et 2, Ouangolo et M'bengué, dans le nord du pays — et leurs directions administratives, ainsi que les directions techniques de La compagnie cotonnière ivoirienne (LCCI-SA) sont plongées dans le noir par une coupure d'électricité depuis un mois, pour des factures impayées d'un montant de 2,6 millions de dollars, explique à IPS, un responsable local de la Compagnie ivoirienne d'électricité.

La coupure du courant est due d'abord à la crise politico-militaire dont la compagnie a été victime pour avoir été pillée par des rebelles au début de la guerre, selon un responsable de la LCCI-SA qui a requis l'anonymat.

Ensuite, ajoute la même source à IPS, la société cotonnière a consommé pour 2,6 millions de dollars d'électricité pendant les trois années de guerre.

Mais étant donné le montant très élevé de la facture, la Compagnie ivoirienne d'électricité (CIE) a demandé à l'égreneur de payer d'abord 600.000 dollars et le reste en plusieurs mensualités. Malgré ces facilités de paiement, la société cotonnière, n'a pas réagi, et la CIE a coupé le courant dans tous les services de la LCCI-SA, a indiqué à IPS, Yacouba Traoré, le gérant d'une société privée d'électricité en bâtiment, basée à Korhogo.

De même, les portes des usines d'égrenage de la Société industrielle cotonnière des savanes/société anonyme (SICOSA-SA) sont fermées par manque de coton. Ses deux usines, qui exploitent de grandes superficies et font de grandes productions de l'or blanc ivoirien (le coton), sont devenues inactives.

Pendant ce temps, des camions avec remorques chargés de coton traversent les villes de Korhogo et Ferké, dans le nord, en direction d'autres usines comme celles d'Ivoire coton, dans le nord, et de Dopa, dans le centre, qui fonctionnent lentement parce qu'elles n'ont pas assez de coton et tournent en dessous de leur capacité normale.

Fatigués d'attendre, les producteurs menacent d'aller vendre leurs récoltes vers les pays voisins, quelque chose que les autorités n'ont jamais apprécié. Les Forces nouvelles, qui gèrent le dossier du coton depuis l'année dernière suite aux différends opposant les cotonculteurs et les égreneurs depuis la privatisation de la filière coton en 1999, insistent sur leur décision de faire payer au moins la moitié des arriérés dus aux producteurs.

Alphonse Soro, président du comité de gestion de la filière coton, a déclaré à IPS : "Suite à notre bilan de campagne commerciale 2004-2005, nous avons observé que les égreneurs n'ont pas respecté les résolutions qui leur demandaient de payer le coton 40 à 60 jours après son enlèvement.

Ensuite, les 25 pour cent des arriérés de la campagne 2003-2004, exigés par les FN, n'ont pas été non plus versés par les usiniers".

Réagissant au non-paiement de ces anciens arriérés, les Forces nouvelles ont demandé, le 15 novembre, aux différentes compagnies d'égrenage concernées de payer 50 pour cent des arriérés de 2004-2005 qu'ils doivent aux producteurs avant d'acheter la production de la campagne en cours (2005-2006). Pour les FN, c'est une "décision incontournable".

En effet, suite à l'éclatement de la crise politico-militaire en 2002, les paysans ivoiriens ont préféré vendre leur production aux pays voisins pour gagner de l'argent frais immédiatement au lieu de donner leurs récoltes aux sociétés cotonnières locales qui leur doivent beaucoup d'arriérés de 2001 à 2005.

Selon le responsable d'une union de coopérative qui préfère garder l'anonymat, les sociétés cotonnières doivent quelque 46 millions de dollars aux cotonculteurs ivoiriens entre 2001 et 2005.

Avec le blocage de la commercialisation de la campagne, les producteurs menacent de convoyer leur coton, par leurs propres moyens, vers le Mali, le Burkina Faso et le Ghana si les usiniers locaux ne paient pas les 50 pour cent exigés par les Forces nouvelles.

Dieudonné Coulibaly, gérant de la coopérative de Sinematiali, dans le nord, explique à IPS : “Si les autorités ivoiriennes ne veulent pas la fuite du coton vers les pays voisins, qu'elles fassent pression sur les égreneurs pour que nous soyons payés régulièrement”.

Daba Soro, la soixantaine, président de l'Union des coopératives du quartier Koko à Korhogo, est en colère : “Si rien ne change, nous allons vendre notre coton à celui qui viendra avec l'argent en espèce sur le terrain, qu'il soit de notre pays ou d'ailleurs". Selon lui, "Nos paysans ont besoin d'argent et ne pourront pas continuer à bloquer le coton dans des cases avec l'harmattan qui fait son entrée, où la moindre étincelle peut engendrer un incendie".

Selon Aboubacar Coulibaly, gérant de la coopérative de Nielle, une localité ivoirienne située de l'autre côté de la frontière, dans le sud du Mali, “nous soutenons les Forces nouvelles dans leur décision".

Face à la menace des cotonculteurs ivoiriens d'acheminer leurs productions vers des pays voisins, le président du comité de gestion de la filière coton des FN à Korhogo déclare à IPS : “Un schéma de contrôle d'enlèvement du coton a été mis en place, nous avons des représentants dans les usines d'égrenage et en bordure des frontières".

Les Forces nouvelles affirment, toutefois, qu'elles n'imposent aucune usine d'égrenage aux cotonculteurs qui sont libres de donner leurs récoltes à l'usinier de leur choix, mais à condition que celui-ci les paie.

L'un des problèmes clés de la désorganisation de la filière coton en Côte d'Ivoire est la fuite incontrôlée du produit vers l'extérieur, souligne Alphonse Soro : “C'est le vol ou l'enlèvement du coton par un opérateur ou un égreneur qui n'a financé ni les intrants ni l'encadrement. Il ramasse le coton en payant de modiques sommes, en fixant le prix du kilo de coton selon son humeur, parce que les paysans sont dans un besoin financier”.

Cette attitude des payeurs extérieurs occasionne le non-remboursement des frais des intrants aux industries qui fabriquent ces facteurs de production de coton. Conséquence : elles refusent d'approvisionner encore en intrants les sociétés cotonnières. Ainsi, la filière coton se meurt à petit feu, selon Soro. “Le coton doit être enlevé par celui qui a fourni les intrants et l'encadrement…”