KORHOGO, Côte d'Ivoire, 2 nov (IPS) – Prostitution galopante, floraison de jeunes mères démunies, le lévirat, gencives et lèvres "pilées et noircies" à l'aide d'aiguilles, excision, sont autant de sources de contamination au VIH/SIDA en zones ex-rebelles, dans le nord de la Côte d'Ivoire.
Des analystes affirment qu'après les armes, c'est le SIDA qui tue aujourd'hui dans ces anciennes zones de guerre où beaucoup d'activités — même médicales — tournent au ralenti, ou sont mises en veilleuse depuis l'insurrection armée du 19 septembre 2002. La rébellion est survenue après l'échec d'une tentative de coup d'Etat, transformée en une insurrection armée qui a coupé en deux, depuis cette date, ce pays d'Afrique de l'ouest, malgré plusieurs efforts de médiation internationale entre les belligérants. Les soldats insurgés avaient déclaré qu'ils se rebellaient pour s'opposer à une menace d'exclusion présumée des populations du nord, musulmanes en majorité. En réalité, jusqu'au milieu des années 1990, le SIDA n'était, pour plusieurs Ivoiriens, qu'un "Syndrome imaginé pour décourager les amoureux" dont on se moquait à défaut de le combattre parce que beaucoup de gens ne croyaient pas encore à la maladie.
La prostitution sous toutes ces formes — la débauche sexuelle des filles de 12 à 25 ans — et la prostitution déguisée des femmes mariées sont devenues un fonds de commerce ou un moyen de compléter l'argent de la popote. Ainsi, ces filles et femmes mariées fréquentent quotidiennement les "nazongondafa" ou "hôtels de passe" en malinké (la langue locale dominante dans le nord) pour rencontrer des clients qui leur paieront le prix du plaisir du temps passé ensemble, et souvent sans préservatif. Sur le plan esthétique et culturel, avoir des gencives et des lèvres noires est très prisé dans cette région septentrionale de la Côte d'Ivoire. Des jeunes filles et femmes se font donc "piler" ces parties de la bouche pour avoir un autre "look" et se faire aimer des hommes qui tombent sous leur charme : une pratique culturelle qui vient des pays voisins (Mali, Burkina Faso et Guinée Conakry) dont le nord ivoirien est frontalier. Or les aiguilles utilisées pour ce maquillage ne sont non seulement pas stérilisées, mais elles sont appliquées à plusieurs personnes. Les filles courent les mêmes risques d'infection au VIH/SIDA avec l'excision encore fortement pratiquée dans cette région, avec du matériel usé et non désinfecté. A cela, s'ajoutent les mariages forcés, notamment le lévirat qui est une pratique coutumière qui impose à une femme veuve d'épouser le frère cadet du défunt; ou encore le mariage sororal où la sœur cadette de la femme défunte est donnée en mariage au mari veuf. Sans compter les mariages précoces, avec leur cortège de jeunes mères démunies qui mendient pour se nourrir, avec des enfants dépourvus de tous soins élémentaires. Ces différents mariages se déroulent sans aucun dépistage préalable au VIH/SIDA alors que l'un des conjoints est peut-être mort de la maladie. Ces différentes pratiques culturelles sont des sources de contamination à la maladie, déclare à IPS, Dr Aristide Okou, médecin-chef du laboratoire de dépistage volontaire au Centre hospitalier régional de Korhogo, envoyé en mission par le Fonds mondial de lutte contre le VIH/SIDA, la tuberculose et le paludisme. Korhogo est l'une des principales villes du nord de la Côte d'Ivoire sous le contrôle des ex-rebelles. Suite aux troubles politico-militaires qui ont secoué le pays, le système sanitaire est désorganisé dans le nord. Environ 80 pour cent des infrastructures médicales ne sont plus opérationnelles et plus de 80 pour cent du personnel ont abandonné leurs postes, selon le bureau de l'Organisation mondiale de la santé, à Abidjan, la capitale économique.. La dégradation du système sanitaire a amené les populations des zones occupées par la rébellion à fouler au pied les règles élémentaires de protection contre le VIH/SIDA, selon des spécialistes. Des sources hospitalières indiquent que la côte d'alerte a été atteinte en Côte d'Ivoire où le taux de personnes infectées serait en hausse croissante depuis ces trois dernières années de guerre, du fait des déplacements des populations vers les zones gouvernementales.
Selon le Réseau ivoirien des personnes vivant avec le VIH/SIDA (RIP+), une organisation non gouvernementale (ONG) basée à Abidjan, au moins 12 pour cent de la population en Côte d'Ivoire est infecté par le virus du SIDA, soit plus d'un million de personnes. Pour le RIP+, les jeunes sont les plus infectés (25 pour cent), les forces de défense et de sécurité (25 pour cent) et le corps enseignant qui est gravement affecté. Deux enseignants du primaire et un enseignant du secondaire meurent chaque jour de SIDA en Côte d'Ivoire, ajoute l'ONG.
En 1993, le Programme national de lutte contre le SIDA (PNLS) avait estimé que 9,8 pour cent de la population – âgée de plus de 15 ans – était séropositif. Le taux actuel de prévalence du VIH de 12 pour cent fait de la Côte d'Ivoire le pays le plus touché de l'Afrique de l'ouest, et l'un des pays les plus touchés en Afrique subsaharienne, ajoute le PNLS. Selon l'ONG 'SOS violence sexuelle', le SIDA constitue aujourd'hui en Côte d'Ivoire la première cause de mortalité des hommes adultes et la deuxième cause chez les femmes. Le plus alarmant reste le nombre inconnu de personnes séropositives qui vont développer la maladie dans les 10 ou 15 années à venir, souligne l'ONG.
Sur une population estimée à plus de 15 millions d'habitants, la Côte d'Ivoire compte 8,100 millions de femmes. Mais sur dix personnes infectées par le VIH, six sont des femmes, selon le PNLS. Des responsables du Programme national de prise en charge des personnes vivant avec le VIH/SIDA, à Korhogo, ont dit à IPS qu'ils n'avaient pas encore les différents taux d'infection particuliers aux zones assiégées et qu'ils les attendaient de la représentation du Fonds mondial de lutte contre le SIDA à Abidjan. Kady Coulibaly, chargée du dépistage au laboratoire de l'hôpital de Korhogo, explique à IPS : "Malgré l'implication tardive des organismes humanitaires dans la sensibilisation en zone de guerre, il n'y a pas d'affluence pour le dépistage volontaire. Seuls les malades arrivent dans un état très avancé".
La Côte d'Ivoire est bénéficiaire au Fonds mondial de lutte contre le SIDA d'un montant de 55 millions de dollars sur cinq ans, et 15 millions d'euros (environ 17,8 millions de dollars) ont été mis à la disposition du pays depuis 2003, en période de guerre, selon la représentation du fonds à Abidjan.
En outre, le traitement aux anti-rétroviraux (ARV), qui était encore très élevé pour les malades il y a quelques années, est passé progressivement de 300 dollars à six ou 10 dollars par trimestre.
Selon Dr Okou, les ARV sont vendus à 10 dollars aux malades de Korhogo et des zones assiégées contre six dollars en zones gouvernementales, la différence des quatre dollars étant utilisée pour d'autres charges, notamment les honoraires du personnel d'appui. C'est une politique mise en œuvre par le Fonds mondial contre le SIDA, en partenariat avec le gouvernement ivoirien, pour permettre à tous les malades de se soigner à moindre coût et encourager le reste de la population à faire son dépistage, a-t-il ajouté.
Quelque 11.000 malades bénéficient actuellement de la prise en charge en ARV par le Programme national de prise en charge dans tout le pays, y compris ceux qui sont dans les zones de guerre, selon Dr Issa Malick Coulibaly, inspecteur au ministère de la Santé et de la Population.
Ce nombre encore limité de bénéficiaires des ARV avait poussé le RIP+ à lancer une quête pour une aide en faveur des malades. L'ONG estime que plus du tiers des personnes vivant avec le VIH en Côte d'Ivoire, soit environ 500.000 malades, ont actuellement besoin d'un traitement ARV.
Par ailleurs, dans les zones de guerre, la prise en charge des femmes enceintes séropositives manque terriblement. A défaut de la prévention spéciale de la transmission mère-enfant, les femmes infectées sont soignées aux ARV comme les autres malades, a expliqué Dr Okou à IPS.
"On a trop caché les choses, diabolisé le mal dans la sensibilisation. On doit rendre ordinaire la maladie pour obtenir une harmonie nationale autour du SIDA et le faire reculer", a déclaré Ibrahima Soro, de l'ONG "Care International" impliquée dans la sensibilisation et la création d'activités génératrices de revenus aux familles affectées par la maladie.

