ABIDJAN, 1 nov (IPS) – Le président Laurent Gbagbo a entamé, lundi, une transition de douze mois à la tête de la Côte d'Ivoire pendant que l'opposition politique et armée continuent de réclamer son départ tout en annonçant la nomination du chef de l'ex-rébellion, Guillaume Soro, comme Premier ministre.
Les ex-rebelles (Forces nouvelles) occupent la moitié nord de ce pays d'Afrique de l'ouest depuis l'échec d'une tentative de coup d'Etat, le 19 septembre 2002, transformée en insurrection armée qui a coupé la Côte d'Ivoire en deux. Les soldats insurgés avaient déclaré qu'ils se sont rebellés pour s'opposer à une menace d'exclusion présumée des populations du nord, musulmanes en majorité. Le mandat constitutionnel de cinq ans de Gbagbo a pris fin le 30 octobre.
Mais en vertu de la résolution 1633, adoptée le 21 octobre par le Conseil de sécurité des Nations Unies, il lui a été accordé une prolongation de 12 mois au maximum, au cours desquels devra être organisée une élection présidentielle ouverte, juste et transparente.
Le chef de l'Etat ivoirien doit aussi s'attacher les services d'un nouveau Premier ministre "aux pouvoirs élargis et accepté par tous", selon l'ONU.
Cette recommandation, initialement fixée pour le 30 octobre, n'est pas encore appliquée, d'autant plus que le Groupe international de travail, chargé du suivi et de la mise en œuvre de la résolution 1633 n'a pas encore entamé ses consultations avec les différents groupes politiques et de la société civile du pays.
Selon une source proche de la présidence ivoirienne, jointe par IPS, les présidents Olusegun Obasanjo du Nigeria et Thabo Mbeki d'Afrique du Sud sont attendus ce mercredi (2 novembre), en Côte d'Ivoire pour procéder à la désignation du nouveau Premier ministre. Cette importante décision devrait ouvrir la voie pour une nouvelle feuille de route impliquant "le désarmement sans délai des rebelles", suivi de "la réunification du pays et du redéploiement de l'administration en vue de l'identification des membres du corps électoral et de l'établissement des listings et pièces indispensables au vote", selon l'ONU. Mais, selon la même source, son application a été retardée par de récents événements malheureux survenus au Nigeria et qui concernaient directement le président Obasanjo dont l'épouse est décédée le 23 octobre tandis qu'une catastrophe aérienne a frappé son pays la veille.
En attendant, l'ex-rébellion a désigné son secrétaire général Soro en qualité de Premier ministre, mais il ne sera pas accepté par toutes les parties, comme le demande la résolution de l'ONU; et c'est le président Gbagbo qui signera le décret de sa nomination. Dans un message à la nation à la date de l'expiration de son mandat, Gbagbo a déclaré qu'il restait à son poste jusqu'à ce que l'élection présidentielle ait lieu. Selon lui, les décisions de la communauté internationale "seront appliquées avec d'autant de détermination et d'engagement qu'elles sont conformes à la constitution (ivoirienne)".
Une interprétation qui ne convient pas à l'opposition politique et la rébellion armée. Réunie au sein du Rassemblement des Houphouëtistes pour la paix et la démocratie (RHDP), l'opposition avait décidé, le 25 octobre, du retrait de ses ministres du gouvernement de réconciliation nationale. Elle a ajouté "qu'à compter du 30 octobre 2005, le président Laurent Gbagbo ne peut se prévaloir de la qualité de président de la République".
La jeunesse proche du RHDP, qui ne reconnaît plus la légitimité du chef de l'Etat, a aussitôt organisé un rassemblement, le 30 octobre, dans un stade d'Abidjan, la capitale économique, au cours duquel elle a réclamé le départ de Gbagbo. Un meeting qui s'est achevé dans la confusion et un affrontement avec la police, qui a fait une dizaine de blessés, selon une source médicale.
A quelque 300 kilomètres, plus au nord, à Bouaké, sous contrôle des Forces nouvelles (FN), une autre manifestation s'est déroulée le même jour. Des marcheurs, avec en tête des responsables des FN, ont remis aux représentants des Nations Unies dans cette ville, une motion "exigeant le départ pur et simple de Gbagbo".
Les partisans du Gbagbo, qui avaient prévu un regroupement à la même date dans un autre stade d'Abidjan, non loin du rassemblement des opposants, ont abandonné finalement et devaient se rassembler plus tard, ce mardi après-midi (1er novembre). "Nous voulons célébrer la Côte d'Ivoire qui gagne. Notre meeting n'a rien de politique", a affirmé à IPS, Charles Blé Goudé, leader des "Jeunes patriotes". Devant la situation explosive et les risques d'affrontements, la société civile appelle les leaders politiques "au sens de la responsabilité et à privilégier l'intérêt national". Lors de la célébration de la "Nuit de la destinée", samedi (27ème nuit du Ramadan), l'imam Idriss Koudouss, président du Conseil supérieur islamique de Côte d'Ivoire, a exhorté les responsables des différents partis politiques à se ressaisir et à s'engager sur le chemin de la paix.
"Quel que soit le degré d'implication de la communauté internationale, il faudra une volonté des Ivoiriens à aller à la paix…Il faut surtout éviter les interprétations tendancieuses de la résolution 1633 de l'ONU", a déclaré Koudouss à IPS.
De son côté, l'organisation non gouvernementale International Crisis Group (ICG), basée en Belgique, demande à la communauté internationale de recourir désormais aux recommandations de ICG. "Il serait temps d'installer un gouvernement de transition composé uniquement de représentants de la société civile. Un représentant de l'ONU sera chargé d'organiser des élections crédibles".
"Et le problème récurrent de la nationalité devra être résolu une fois pour toutes", Selon ICG. "Ce dernier problème est un élément clé de la crise. C'est un vieux problème qui n'a pas été créé par Gbagbo, mais les principaux acteurs politiques en sont solidairement responsables", a indiqué à IPS, Gilles Olakounlé Yabi, analyste à ICG.
"Ce qui est déplorable à la lecture des faits, c'est la bataille que se mène la jeunesse à la place des politiques. Elle est aujourd'hui à l'avant-garde de la crise. Tous issus de cette organisation estudiantine, qu'est la FESCI, les leaders Guillaume Soro, Charles Blé Goudé, Blé Guirao et autres ne transposent que la violence sur le terrain politique", avertit un diplomate ouest-africain, sous couvert de l'anonymat. "Il faut craindre d'ici peu les risques d'affrontements entre ces jeunes. Ignorés, ils peuvent conduire le pays au chaos". (La FESCI est la Fédération estudiantine et scolaire de Côte d'Ivoire).
L'échéance du 30 octobre passée, les acteurs de la crise s'affrontent désormais sur le processus de nomination du nouveau Premier ministre, et les différentes parties campent sur leurs positions, faisant craindre un nouveau blocage qui ferait écho à l'application — jamais menée à bien — des accords de paix de Marcoussis, en France, quasiment au point mort depuis leur signature, en janvier 2003, estiment des analystes.

