KINSHASA, 27 juin (IPS) – Les manifestations des militants de l'opposition politique contre la prolongation de la transition au Congo ont été violemment réprimées le week-end à Mbujimayi, dans le Kasaï Oriental, faisant quatre morts, selon des sources officielles.
Ces manifestations répondent à l'appel à ses militants de boycotter l'enrôlement sur les listes électorales, lancé la semaine dernière par l'UDPS (Union pour la démocratie et le progrès social) d'Etienne Tshisekedi, un des leaders de l'opposition politique. L'opération de recensement des électeurs a commencé le 20 juin à Kinshasa, la capitale de la République démocratique du Congo (RDC), avant de se poursuivre dans les provinces.
L'appel au boycott fait suite à la décision prise, le 17 juin, par le Parlement congolais de prolonger, de six mois, la fin de la transition politique en RDC, à la requête de la Commission électorale indépendante (CEI). La décision était motivée par l'impossibilité d'organiser les élections générales à la date initiale du 30 juin prévue par les accords de paix de paix signés, en 2002, dans le complexe touristique sud-africain de Sun City, au terme du dialogue inter-congolais.
Pour les partis de l'opposition, et l'UDPS en particulier, la transition doit impérativement prendre fin le 30 juin, sinon elle devient illégale.
Selon l'avocat Joseph Mukendi, conseiller politique de Tshisekedi, "Tout s'arrête au 30 juin 2005, à minuit".
Mais les partisans de la prolongation de la transition répliquent que le principe est prévu par les mêmes accords, et que la CEI avait encore la possibilité de réintroduire une nouvelle requête dans ce sens si les conditions, qui ont motivé le premier report, persistaient toujours.
Face à la tension suscitée par ces positions difficilement conciliables, la communauté internationale, redoutant une perspective de violence et de torpillage du processus électoral en RDC, a déclenché un chassé-croisé diplomatique de personnalités politiques étrangères de haut rang à Kinshasa, afin de parer à tout dérapage.
Toute la semaine dernière, la délégation de l'Association des parlementaires européens pour l'Afrique (AWEPA), en marge d'une conférence sur la relance de la Communauté économique des Pays des Grands Lacs (CEPGL), s'est entretenue avec des hommes politiques congolais, toutes tendances confondues, afin de désamorcer la tension. Alors que Jose Manuel Baroso, président de la Commission de l'Union européenne (UE), était attendu ce lundi à Kinshasa, le président de la République du Congo-Brazzaville, Denis Sassou Nguesso, y était déjà vendredi (24 juin), en sa qualité de président en exercice de la Communauté économique des Etats de l'Afrique centrale (CEEAC). Il a passé sa journée à écouter les différents chefs de partis politiques congolais. Sassou Nguesso a successivement rencontré son homologue de la RDC Joseph Kabila et ses quatre vice-présidents, ainsi que les leaders des partis de l'opposition radicale dont Tshisekedi. "Nous pensons que la date du 30 juin est une date sacrée pour la RDC parce que date anniversaire de l'indépendance du pays", a-t-il déclaré, à l'issue des consultations. "Nous pensons qu'elle ne doit pas être vécue comme l'apocalypse. Nous avons lancé un appel à tous nos interlocuteurs pour que tout soit mis en œuvre afin que le processus tel qu'engagé se poursuive dans la paix, la sécurité et la réconciliation". "Il est heureux de voir, aujourd'hui, la RDC se doter d'une feuille de route qui va la mener vers les élections", a ajouté Sassou Nguesso. Tshisekedi n'a pas fait de déclarations à la sortie de son audience avec le président Sassou Nguesso tandis que Adophe Mayobo, secrétaire général du PALU (Parti lumumbiste unifié) d'Antoine Gizenga, autre formation de l'opposition radiale, a prétexté devoir d'abord réserver la primeur de son entretien au directoire de son parti. C'est donc dans une atmosphère lourde de tension politique et sociale que démarrent les premières opérations annonciatrices de la tenue des élections avec l'enrôlement des électeurs. Le processus de paix n'a jamais paru aussi fragile, selon des analystes. D'une part, l'ultimatum des partis politiques de l'opposition de mettre en panne toutes les institutions de la transition, à la date du 30 juin, s'érige dangereusement comme une épée de Damoclès suspendue sur tout le processus, et d'autre part, une situation sociale et sécuritaire qui fragilise la position des tenants du pouvoir. D'où la peur panique qui s'empare de la ville de Kinshasa à mesure qu'approche la date fatidique, expliquent les analystes. Non seulement, il est difficile de savoir ce que mijotent réellement les partis qui appellent à la fin de la transition, mais aussi une insécurité généralisée en rajoute à la psychose. Il ne se passe pas une nuit sans qu'il ne soit déploré un braquage de commerce avec mort d'homme. Dans presque tous les cas, les auteurs des crimes sont décrits comme des hommes portant l'uniforme militaire. "Ils tuent sans sommation et même pour très peu d'argent", raconte à IPS, Kafuti Maviba, vendeur dans une boutique de Matonge, un quartier très bouillant de Kinshasa. "Ce n'est sûrement pas pour le butin. C'est pour semer la panique".
De là à craindre une mise à sac de certaines villes congolaises, il n'y a qu'un pas que bon nombre de Kinois (habitants de Kinshasa) n'hésitent pas à franchir. Les appels à la retenue alternent avec ceux qui incitent à la violence. Deux villes sont susceptibles d'exploser : Kinshasa, siège des institutions et Mbujimayi, la province diamantifère et natale de Tshisekedi, dans le centre du pays et fief de l'UDPS. A Mbujimayi, spécialement, toute la population semble s'être passé le mot pour défier le pouvoir. Les rixes entre les militants de l'UDPS et la police ne se comptent plus depuis plusieurs semaines. Le gouvernement a dû renforcer les unités de police sur place. Beaucoup de ménages congolais ont pris des dispositions pour s'approvisionner en légumes secs et boîtes de conserves en prévision de troubles éventuels qui peuvent survenir. "Nous faisons surtout des stocks de haricots et de riz sans oublier la braise en cas de coupure de courant", expliquait à IPS, une dame en train de faire ses provisions, vendredi. "Les politiciens ne nous facilitent pas les choses". Le gouvernement a tout de même pris des mesures importantes pour rassurer la population pour sa sécurité. De dimanche à ce lundi, des unités des forces armées congolaises effectuent des patrouilles et quadrillent la ville de manière ostentatoire de jour comme de nuit, selon une source militaire contactée par IPS à Mbujimayi. En attendant, les compagnies aériennes et maritimes internationales ne semblent pas rassurées pour la sécurité des escales de Kinshasa et du port de Matadi. Les rares compagnies aériennes, qui desservent la capitale congolaise, ont annulé leurs vols sur Kinshasa du 29 juin au 3 juillet.
Même précautions de la part des compagnies maritimes qui desservent le port de Matadi, dans l'ouest du pays.
La Communauté internationale semble prendre la crise congolaise au sérieux.
En témoignent également les mises en gardes répétées du CIAT (Comité international d'accompagnement de la transition) dirigé par William Swing, le chef de la Mission des Nations Unies au Congo (MONUC). "Les hommes politiques congolais doivent être conscients que le processus électoral coûte au total 400 millions de dollars à la communauté internationale qui tient à ramener la paix et la stabilité dans ce pays.
Dès lors, elle ne permettra pas que, pour quelques sensibilités politiques, tout le processus échoue", a déclaré Swing qui est également le représentant du secrétaire général de l'ONU au Congo.
La même menace avait déjà été proférée récemment et pratiquement dans les mêmes termes par Louis Michel, commissaire européen au développement et à l'aide humanitaire.

