ECONOMIE-RDC: Oui à la relance de la communauté des Grands Lacs, mais

KINSHASA, 25 juin (IPS) – Des analystes se demandent si la Communauté économique des pays des Grands Lacs (CEPGL) a encore des chances d'émerger de ses onze années de coma profond dans lequel l'ont plongée les différentes crises des trois Etats membres.

La question est à l'ordre du jour aussi bien à Bruxelles, à Kinshasa, à Kigali qu'à Bujumbura. La CEPGL, qui devrait servir à intégrer les économies des Etats membres, comprenait la République démocratique du Congo (RDC), le Rwanda et le Burundi. L'ancienne tutelle coloniale des trois pays – la Belgique – aimerait recoller les morceaux d'une tentative d'intégration régionale qui, dans les années 1980, avait commencé à donner des signes prometteurs. Deux noms sont cités à Bruxelles parmi les promoteurs du projet de relance de la CEPGL : Louis Michel, ancien ministre belge des Affaires étrangères et aujourd'hui commissaire européen au développement et à l'aide humanitaire; et Karel de Guht, l'actuel chef de la diplomatie belge. "Louis Michel a lancé l'idée de relance de la CEPGL et Karel de Guht a concrétisé le projet. C'est un pas important car le Rwanda, le Burundi et la République démocratique du Congo sont condamnés à s'entendre", a déclaré Luc Dhoore, ancien ministre belge des Affaires sociales et actuellement vice-président de l'Association des parlementaires européens pour l'Afrique (AWEPA). Les présidents des parlements du Rwanda, du Burundi et de la RDC ont signé, à Bruxelles, les 9 et 10 mai, un accord tripartite visant à relancer la communauté. Seulement sur le terrain, la crise paraît trop profonde et la méfiance généralisée autant parmi les leaders politiques que parmi les populations des trois pays voisins. Congolais, Burundais et Rwandais se vouent, en effet, une haine viscérale depuis les deux guerres successives en RDC, en 1996 et 1998. Pascaline Masika, l'une des responsables de l'organisation non-gouvernementale (ONG) 'Umoja wa wamama wa Kivu' (l'Union des femmes du Kivu), contactée par IPS à Goma, dans la province du Nord-Kivu (est de la RDC) pour savoir ce qu'elle pensait de l'idée de relance de la CEPGL, a répondu : "Je ne crois pas que, pour le moment, cela soit envisageable sur la frontière entre le Congo et le Rwanda bien que la logique commerciale l'exige". "Les blessures de la guerre sont encore trop fraîches et les esprits ne sont pas préparés pour accepter un quelconque retour en coopération avec le Rwanda", a-t-elle ajouté. Selon les statistiques de l'International Crisis Group (ICG), la dernière guerre en RDC a coûté la vie à 3,5 millions de Congolais des suites des combats ou de maladies en rapport avec le conflit. Les crises dans la région ont commencé, le 6 avril 1994, avec la destruction, en plein vol, de l'avion qui ramenait d'un sommet en Tanzanie, les anciens présidents Juvénal Habyarimana du Rwanda et Cyprien Ntaryamira du Burundi. Le sommet avait tenté notamment de mettre fin à une guerre entre les forces gouvernementales du Rwanda et les troupes du Front patriotique rwandais (FPR) qui avaient attaqué le pays depuis l'Ouganda, en 1990.

Un génocide a suivi le crash de l'avion présidentiel au Rwanda, faisant plus de 800.000 morts parmi les Tutsis et Hutus modérés. Ce massacre a entraîné de fortes implications sur le plan de la sécurité dans les pays voisins, notamment en RDC où se sont enfuis de nombreux combattants des ex-Forces armées rwandaises et des milices rwandaises Interahamwe – accusés de génocide. L'Ouganda et le Burundi ont prêté main forte au régime du FPR installé à Kigali, à la fin du génocide, pour attaquer par deux fois le Congo, sabordant ainsi le fragile équilibre sécuritaire que, malgré tout, la jeune communauté économique régionale avait réussi à sauvegarder. Aujourd'hui, l'idée d'une nouvelle tentative d'intégration régionale serait en train de faire son chemin, avec un brin d'espoir, tant au niveau des diplomates que des acteurs politiques des trois pays membres de la CEPGL. Pendant trois jours, du 20 au 22 juin, députés, sénateurs, professeurs d'université et professionnels des médias congolais ont longuement débattu de la question, au cours d'une conférence, à Kinshasa, organisée à l'initiative de l'AWEPA et du Programme des Nations Unies pour le développement. Si un consensus s'est dégagé en faveur de la relance de la CEPGL, les participants ont insisté sur le fait que l'intégration nouvelle devra nécessairement passer par une refonte de la charte de l'ancienne communauté. Ils ont également souhaité qu'elle soit obligatoirement élargie à d'autres pays riverains des Grands Lacs, comme l'Ouganda, le Kenya, la Tanzanie et la Zambie. "Il existe, du fait de la guerre, beaucoup trop de méfiance entre nous et nos partenaires au sein de la CEPGL pour que nous puissions revenir aux anciennes dispositions d'esprit et relancer la communauté comme si de rien n'avait été", explique à IPS, Kalassa M'Siri, diplomate et ancien fonctionnaire de la CEPGL. "Si le retour à la CEPGL est la voie obligée pour notre développement, il faudra éviter de reprendre strictement les mêmes anciens partenaires. Il est vrai que l'est de la RDC a absolument besoin d'ouverture sur l'océan Indien pour son commerce. Cette ouverture passe nécessairement soit par l'Ouganda et le Kenya, soit par la Tanzanie, ces pays doivent faire partie d'une nouvelle CEPGL", souligne-t-il. De nombreuses préoccupations ont été exprimées par des participants sur l'opportunité pour le Congo de rejoindre le Rwanda et le Burundi pour une nouvelle idylle. L'idée même de considérer une intégration régionale comme une panacée a animé les discussions; malheureusement, estiment-ils, la CEPGL n'a pas fourni le meilleur exemple. "Il est difficile de convaincre les Congolais que la clé de leur développement économique se trouve dans l'intégration des pays de la sous-région parce que la CEPGL constituait justement cette tentative de sortir la région du sous-développement. Cela n'a pas empêché la guerre entre les trois pays", a déclaré le professeur Diur Katond, de l'université de Kinshasa, la capitale de la RDC,.

Les participants ont également souligné la part de l'information et de la communication dans une intégration régionale. Pour une fois, les organisateurs de la conférence avaient invité les journalistes à s'associer à la réflexion. L'idée est partie du fait que la guerre du Rwanda, à l'origine de l'embrasement généralisé de toute la région des Grands Lacs, vient d'une mauvaise gestion des médias. Le président de la Haute autorité des médias (HAM) en RDC, Modeste Mutinga, a relevé le fait que les pouvoirs publics du Rwanda, sous le régime Habyarimana, avaient délibérément laissé la Radio télévision libre des mille collines (RTLM) se dresser une ethnie (les Hutus) contre une autre (les Tutsis) dans un même pays. "Les médias des trois pays ont donc leur part dans le pourrissement de la situation", a-t-il dit. "Ils devront aujourd'hui apprendre à reconstruire ce que, hier, ils ont contribué à détruire en soutenant des causes nébuleuses de leurs chefs d'Etat respectifs". Pour Mutinga, qui était président de l'ONG Médias pour la paix avant de présider la HAM, "les journalistes de chacun des pays de la CEPGL devront désormais obtenir officiellement des facilités pour effectuer des reportages dans l'un ou l'autre des pays de la nouvelle intégration régionale".

Selon lui, ces facilités permettraient aux médias de "montrer, à leurs publics respectifs, les réalités politiques et socioéconomiques des pays partenaires et, de ce fait, prendre de court l'intoxication et la désinformation qui ont énormément contribué à miner la confiance entre populations transfrontalières".

La conférence de Kinshasa a également dénoncé les défaillances notoires de la diplomatie congolaise dans l'animation des organisations auxquelles la RDC est partie. Atsongia Kasereka, député, a regretté le fait que, malgré son envergure géopolitique en Afrique centrale, la RDC se comporte comme un nain politique par ses absences injustifiées dans les conférences internationales et sa manie d'oublier systématiquement de payer ses cotisations réglementaires. "Ces manquements graves aux règlements internationaux préjudicient les Congolais qui se retrouvent toujours fragilisés lors des compétitions pour des postes dans les organisations internationales", a-t-il déploré.

Le climat favorable à la CEPGL au cours de la rencontre de Kinshasa, a bénéficié d'une circonstance propice inattendue dans les relations rwando-congolaises. Charles Murigande, le ministre rwandais des Affaires étrangères, en séjour à Kinshasa, a obtenu des autorités congolaises, le soutien de la RDC à Ronald Kaberuka, le candidat du Rwanda au poste de président de la Banque africaine de développement.