POLITIQUE-TOGO: Une candidature unique qui divise l'opposition

LOME, 21 mars (IPS) – Les partis de l'opposition radicale ont présenté au public leur candidat unique Emmanuel Akitani-Bob, samedi à Lomé, la capitale du Togo, pour l'élection présidentielle du 24 avril, même si certaines associations proches de l'opposition contestent ce choix.

"Personne ne nous a imposé le choix de notre candidat unique, c'est nous-mêmes qui l'avons choisi", a déclaré Yaovi Agboyibo président du Comité d'action pour le renouveau (CAR), membre de la coalition des six partis politiques de l'opposition radicale togolaise. Agboyibo s'exprimait samedi devant plusieurs milliers de partisans de l'opposition rassemblés dans un stade de la capitale.

Au cours de ce rassemblement, Akitani-Bob vice-président de l'Union des forces du changement (UFC), qui a été présenté comme "candidat unique des six partis de l'opposition", a été officiellement investi par le chef de file de cette opposition, Gilchrist Olympio, qui vit en exil en France.

Akitani-Bob est un ingénieur géologue à la retraite de 74 ans. Gilchrist Olympio, président de l'UFC, est arrivé le même samedi (19 mars), dans la matinée à Lomé, par la route, en provenance du Ghana où il séjournait depuis huit jours avant de regagner le pays. Farouche et historique opposant de l'ancien président Gnassingbé Eyadema décédé le 5 février, Olympio a préféré vivre en exil pour sa sécurité. Il avait échappé à une tentative d'assassinat en 1992. Il est retourné au Ghana après le meeting de samedi à Lomé. "Pour la première fois depuis bientôt 15 ans, l'opposition togolaise a réussi à désigner un candidat unique, c'est la preuve que la victoire sera au peuple", a encore indiqué Agboyibo.

Selon les porte-parole de l'opposition, le candidat unique a été désigné sur la base des résultats des élections présidentielles de 1994, 1998 et 2003. Et c'est l'UFC qui a dominé les autres partis dans les scores réalisés au cours des élections précédentes dans ce pays d'Afrique de l'ouest.

Toutefois, plusieurs associations et mouvements proches de l'opposition, tout comme certaines formations de l'opposition modérée ont contesté la candidature d'Akitani-Bob. La Nouvelle dynamique populaire (NDP), le Mouvement populaire pour la libération du Togo (MPLT), l'Association des femmes des marchés du Togo (AFMT), le Mouvement des jeunes pour la sauvegarde de la patrie (MJSP), l'Association Phoenix et le Comité de soutien à la candidature unique de l'opposition (CSCUO) ont rejeté la candidature d'Akitani-Bob. Ces groupes réclament la candidature de Léopold Gnininvi, secrétaire général de la Convention démocratique des peuples africains (CDPA), également membre de la coalition des six partis de l'opposition radicale. Pour les jeunes de la NDP, "Gnininvi est le seul candidat capable de sortir le Togo de la situation". "Nous ne nous retrouvons pas dans ce choix", a dit, au cours d'une conférence de presse, Richard Nyahoho, vice-président de la NDP. Mais Gnininvi, lui-même, n'a fait aucune déclaration pour avoir participé au choix d'Akitani-Bob.

Selon Patrick Lawson, troisième vice-président de l'UFC, les contestations des jeunes n'engagent qu'eux. "Nous réaffirmons solennellement que ce choix a eu l'adhésion de tous les six partis, notre coalition ira jusqu'au bout de ce qu'elle a décidé de faire", a-t-il souligné à IPS.

La question de la candidature unique a été à l'origine, le 8 mars, des heurts entre des militants de l'UFC de Gilchrist Olympio et ceux de la CDPA de Gnininvi.

Harry Olympio, président du Rassemblement pour le soutien à la démocratie et au développement (RSDD), a estimé que "Akitani-Bob n'est pas l'homme de la situation. Il ne peut pas représenter l'opposition plurielle et encore moins la jeunesse", soutient Harry Olympio, un cousin de Gilchrist Olympio.

Harry Olympio, qui se réclame de l'opposition constructive, a également annoncé sa candidature à la prochaine élection présidentielle.

De son côté, Edem Kodjo, ancien Premier ministre togolais et président de la Convergence patriotique panafricaine (CPP), a déclaré à IPS : "L'opposition politique au Togo ne se résume pas à six partis politiques".

"Il est pour le moins étonnant que pour un acte aussi important, le PDR (Parti des démocrates pour le renouveau) et moi-même, nous soyons mis délibérément de coté", a regretté Kodjo qui avoue avoir été l'une des toutes premières personnes à appeler la famille de l'opposition à choisir un candidat unique.

Amivi Agbonegban, une enseignante de Lomé, a indiqué à IPS ne pas comprendre la mise à l'écart du PDR et de la CPP pour le choix du candidat unique de l'opposition. "Ils ont des représentants à la Commission électorale indépendante (CENI)". Selon elle, les représentants de ces deux partis à la CENI pourront aider l'opposition à limiter les fraudes. Gilchrsit Olympio redoute pourtant des fraudes. "Si nous ne gagnons pas ces élections, nous saurons qu'il y a encore des fraudes massives dans ce pays et que le système n'a pas changé", a-t-il dit, avant d'avertir : "Si toutefois, on arrive encore à falsifier les résultats, il faut savoir que cette fois, la lutte va commencer sérieusement".

"La politique est une lutte et nous continuons notre lutte pour avoir des élections libres et transparentes, et surtout pour qu'il n'y ait pas d'intimidations au cours de ce scrutin", a-t-il ajouté.

Dahuku Péré, un transfuge du Rassemblement du peuple togolais (RPT), parti au pouvoir, qui a rejoint l'opposition, déclare avoir pris acte de la désignation d'Akitani-Bob, mais il a récusé la méthode de concertation qui a été utilisée.

"Cette méthode se caractérise par l'esprit d'exclusion au lieu de l'ouverture qu'on est en droit d'attendre; le mépris de l'UFC à l'égard des autres leaders, y compris ceux qui participent à la coalition; le choix du candidat sous diktat d'un seul parti et non par consensus", a affirmé Péré dans une déclaration parvenue à IPS. Mais, Agboyibo réaffirme que ce choix est unanime et le reste. "Nous sommes décidés à être autour de lui (Akitani-Bob) et nous le soutenons".

Akitani-Bob aura comme adversaire sérieux, lors du scrutin du 24 avril, Faure Gnassingbé, fils du défunt président du Togo et candidat du parti au pouvoir.

Sont également en lice, Nicolas Lawson, président du Parti du renouveau et de la rédemption (PRR), ainsi que l'ancien secrétaire d'Etat français à l'Intégration, Kofi Yamgnane, d'origine togolaise, qui jouit d'une double nationalité. Interrogé par IPS sur les chances du candidat unique avec les divisions au sein de l'opposition, Dimas Dzikodo, journaliste à l'hebdomadaire 'Forum de la Semaine', a déclaré : "On s'attendait à cette situation, et c'est normal que les avis soient partagés au sujet de la candidature unique. Je pense que c'est aussi cela la démocratie".

"La candidature unique est antidémocratique, par principe, et elle réduit la marge de manœuvre des partis politiques car les militants de chaque parti souhaitent que leur leader soit dans la courseàCette question ne date pas d'aujourd'hui parce que chacun des leaders se voit dans le fauteuil présidentiel", explique Dzikodo.

Selon lui, le candidat unique "pourrait bien remporter les élections si elles sont transparentes parce que les autres candidats de l'opposition modérée n'ont pas la popularité d'Akitani-Bob qui a déjà enregistré un bon score lors de la présidentielle du juin 2003". Akitani-Bob avait obtenu officiellement, à l'époque, 33,68 pour cent des voix, derrière l'ancien président Eyadema proclamé vainqueur avec 57,78 pour cent dans une élection contestée par l'opposition et plusieurs organisations de la société civile.