BRUXELLES, 21 mars (IPS) – Même si l'Union européenne s'est largement réjouie du rapport de la Commission pour l'Afrique, publié il y a une dizaine de jours, il existe un débat sur la manière dont les recommandations faites dans le document vont s'intégrer dans la nouvelle politique du bloc en matière de développement.
Le rapport de la Commission pour l'Afrique, créée par le gouvernement britannique, a été lancé à Londres le 11 mars.
Au nombre d'une série de propositions, la commission a recommandé qu'une somme supplémentaire de 18,6 milliards d'euros (25 milliards de dollars), par an pour l'aide, soit mise à la disposition de l'Afrique par la communauté internationale d'ici à 2010. Elle demandait également une annulation de cent pour cent de la dette pour les pays africains, et exhortait les pays riches à prévoir 0,7 pour cent de leur revenu national brut (RNB) pour l'aide.
Le président de la Commission européenne, José Manuel Barroso, a été prompt à accueillir le rapport comme une contribution importante à la lutte contre la pauvreté, mais les responsables de l'Union européenne (UE) et les experts en développement se demandent là où les recommandations vont s'intégrer dans la nouvelle politique de l'UE en matière de développement.
Dans une déclaration publiée lundi (14 mars), Barroso a dit qu'il accueillait favorablement l'insistance de la Commission pour l'Afrique sur le rôle que le commerce peut jouer comme un vecteur de croissance pour le développement de l'Afrique.
"L'UE, qui est déjà un grand importateur de l'Afrique, est également le principal fournisseur de l'assistance liée au commerce, et supporte un financement supplémentaire et ciblé pour aider les pays pauvres en Afrique à développer cette capacité", a-t-il déclaré.
"Je veux que l'Afrique soit une question phare pour cette commission. La Commission européenne comme la Commission pour l'Afrique reconnaissent que beaucoup plus (d'efforts) doivent être faits aussi bien par l'Afrique que pour l'Afrique. La Commission européenne fera en avril ses propositions sur l'accélération du progrès dans la réalisation des Objectifs du millénaire pour le développement (OMD)", a-t-il ajouté.
Toutefois, il y a beaucoup de débat sur le rapport au Parlement européen, la seule institution démocratiquement élue de l'UE.
Peu de temps après la publication du rapport, la députée socialiste Glenys Kinnock a affirmé que les conclusions étaient "aussi bien radicales que réalistes".
"Radicales parce que les membres de la commission, agissant en toute indépendance ont donné une analyse détaillée, et ont identifié des domaines spécifiques qui nécessitent une action urgente. Réaliste parce la réalisation de ces objectifs a été convenablement évaluée et arrêtée avec des dirigeants africains", a-t-elle indiqué dans une déclaration.
Présentant les principales conclusions du rapport aux membres du Parlement européen durant un atelier sur 'l'UE et le Défi du millénaire de l'ONU' mardi (15 mars), Myles Wickstead, chef du secrétariat de la Commission pour l'Afrique, a souligné que le rapport marquait une contribution importante au débat sur le développement.
"Ce qui important à propos du rapport, c'est que ses éléments concordent et que la communauté internationale ne peut pas simplement sélectionner et choisir des passages qu'elle préfère. C'est un récit convaincant, détaillé de la manière dont le monde doit réagir à la pauvreté", a-t-il déclaré.
Alors que Wickstead a reconnu que plusieurs des recommandations faites dans le rapport n'étaient pas de nouvelles idées, il a insisté sur le fait que ceci en lui-même était un signe positif.
"Cela signifie que les idées sont déjà en place et nous amène à nous demander si elles n'ont pas déjà été mises en œuvre. Nous savons quels sont les objectifs, tout ce que nous devons faire maintenant, c'est de susciter la volonté politique pour avancer dans nos recommandations", a-t-il indiqué.
"Nous ferons pression sur les membres du G8 et les pays de l'UE, en leur demandant d'avaliser nos recommandations et de les mettre en pratique. Si ce n'est pas fait, alors nous avons échoué", a-t-il dit. "Le monde doit agir différemment à la suite de ce rapport".
Wickstead a également exhorté les députés du Parlement européen et d'autres responsables de l'UE à ne pas rater l'occasion d'utiliser le rapport dans la lutte contre la pauvreté.
"Je crois fermement que si nous n'utilisons pas l'opportunité de cette année, comme l'année du développement, alors nous perdrons la chance d'agir contre la pauvreté pour toujours".
Ceci a été déclaré comme l'année du développement. Il y a un sommet du G8 (Etats-Unis, Canada, Grande-Bretagne, France, Allemagne, Italie, Japon et Russie) en juillet, une revue de haut niveau des Nations Unies pour examiner les progrès en vue de la réalisation des Objectifs du millénaire pour le développement, en septembre, ainsi qu'une rencontre ministérielle de l'Organisation mondiale du commerce à Hong Kong en décembre.
La Commission européenne, la branche exécutive de l'UE, est également en train de passer en revue sa politique de développement. Le mois prochain, Louis Michel, commissaire européen au développement et à l'aide humanitaire, annoncera une série de propositions sur l'orientation future de son programme de développement.
Le député chrétien démocrate suédois Anders Wijkman a accueilli avec prudence le rapport, mais a souligné que l'efficacité de l'aide était importante.
"J'aime la manière dont le rapport parle des séries d'objectifs. Dans tellement de domaines, nous travaillons en silence. Pour les OMD par exemple, nous les traitons en abordant une question à la fois, ce qui n'est pas très efficace", a-t-il dit à ses amis députés.
"Une grande attention est accordée à l'allègement de la dette, mais nous devrions améliorer l'efficacité de l'aide et examiner la cohérence et la consistance des politiques de l'UE. Il y a trop peu de coordination entre des donateurs dans des pays et nous devons aborder cela. Même si l'UE ne peut pas traiter de toutes ces questions, nous devrions mettre de l'ordre dans notre propre maison", a-t-il déclaré.
Wijkman a ajouté que des mesures anti-corruption devraient être ajoutées au rapport.
"Il existe une quantité énorme de ressources qui ne profitent pas aux pauvres. Si nous ne corrigeons pas cela comme une partie du plan, nous n'allons nulle part", a-t-il dit.
Fraser Cameron, directeur des études au Centre de politique européenne, basé à Bruxelles, a souligné que l'inventaire et la coordination étaient essentiels.
"Nous n'avons plus besoin de commissions ou de rapports. Nous devons évaluer ce qui a été fait. Notre programme, maintenant, devrait être de mobiliser du soutien et les parlements nationaux devraient y être associés", a-t-il dit aux députés.
Cameron a fait remarquer que les OMD étaient le meilleur moyen d'atteindre et de mesurer la lutte contre la pauvreté.
"Nous devons nommer et couvrir de honte ces pays qui ne contribuent pas aux objectifs. Il existe un programme moral parce que des gens réagissent à cela, et ont une responsabilité morale", a-t-il indiqué.
Le débat continue au sein de la Commission européenne.
Amadeu Altafaj Tardio, le porte-parole au développement pour la branche exécutive de l'UE, a déclaré que même si le rapport de la Commission pour l'Afrique "enrichirait" les discussions de la politique de l'UE, une action plus concrète était nécessaire.
"Le risque est que nous ayons plusieurs initiatives concernant l'Afrique et concernant le développement. Il y a la revue des OMD en septembre et il y a eu beaucoup de discussions sur comment financer le développement, mais maintenant, il est urgent que nous ayons une position commune sur laquelle travailler. Il est temps de nous prononcer sur ces déclarations", a-t-il dit à IPS.
"Bien qu'il y ait plusieurs conclusions intéressantes dans le rapport, le diagnostic est bien connu. C'est bien d'avoir des évaluations et des propositions, mais maintenant ayons une stratégie commune au niveau de l'UE et parmi les Etats membres, qui peut être coordonnée avec l'ONU et tous les autres principaux donateurs", a-t-il ajouté.
Le groupe de développement Oxfam a ajouté son approbation prudente du rapport, mais a soutenu que le temps et la volonté politique détermineraient le succès de ses recommandations.
"A long terme, l'histoire jugera ce rapport non pas seulement par son contenu, mais par sa capacité à assurer un véritable changement", a indiqué Adrian Lovett d'Oxfam dans une déclaration.
"Ce rapport peut être un cri de ralliement pour une génération qui ne tolérera plus le caractère scandaleux de l'extrême pauvreté en Afrique — ou il pourrait finir par amasser de la poussière. Il revient maintenant aux dirigeants du monde de faire ce choix".

