KINSHASA, 11 jan (IPS) – Au moins quatre personnes ont été tuées et 60 autres interpellées lors des affrontements entre des manifestants et la police, lundi à Kinshasa, la capitale congolaise, selon des sources officielles.
Des rumeurs sur un éventuel report des élections générales en République démocratique du Congo (RDC) ont poussé des groupes de jeunes à organiser une marche de protestation. La police aurait tiré en l'air pour les en dissuader, provoquant des affrontements avec les manifestants, notamment dans le bouillant quartier Matongé, à Kinshasa, qui était méconnaissable, lundi. Des coups de feu sporadiques ont été entendus dans ce quartier. Dans les communes populaires de Kingasani et Masina, proches de l'aéroport international de Ndjili, les transports en commun n'ont pas fonctionné, les propriétaires des bus ayant décidé de parquer leurs véhicules pour des raisons de sécurité.
Le vendredi 7 janvier, déjà, un bus affecté au transport du personnel du sénat a été incendié dans la commune de Limete, à Kinshasa, par des membres de l'Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS) d'Etienne Tshisekedi, selon plusieurs témoins. Les forces de police ont été déployées sur les carrefours importants des quartiers populaires. Des hommes politiques auraient incité les étudiants des universités et autres instituts d'études supérieures de la capitale congolaise à descendre dans les rues de Kinshasa qui ressemblait à une ville morte. A l'origine de la tension, une déclaration, sur Radio France internationale, le 7 janvier, de l'abbé Apollinaire Malu-Malu, président de la Commission électorale indépendante (CEI), sur un report probable des élections en RDC, au mois d'octobre 2005. Les élections sont normalement attendues en juin. "Je suis tout simplement réaliste et pratique", avait déclaré le président de la CEI. "Avec le retard que prennent les institutions dans la production des documents législatifs devant permettre l'organisation des élections, il est pratiquement impossible d'organiser les élections en juin 2005". En effet, à six mois de la date prévue pour les élections, le pays ne dispose toujours pas de constitution ni de loi électorale, outils indispensables pour l'organisation des scrutins. Il n'en fallait pas plus pour mettre en émoi le microcosme politique congolais. Le secrétaire général de l'UDPS, Rémy Massamba, estime que le président de la CEI n'est pas habilité à s'exprimer publiquement sur une question aussi sensible en dehors du parlement. "Que l'abbé Malu-Malu évoque des raisons techniques pour justifier le report des élections et la prolongation de la transition constitue, pour l'UDPS, une manœuvre dilatoire", a-t-il indiqué. "Ce serait prendre l'accessoire pour l'essentiel". Pour Massamba, le retard pris dans l'exécution de certaines tâches essentielles incombant à l'institution de la transition, est dû à l'absence de volonté politique des acteurs politiques qui ne sont pas disposés à affronter le verdict populaire. Le Parti lumumbiste unifié (PALU) d'Antoine Gizenga, moins radical que l'UDPS, dénonce le fait que l'abbé Malu-Malu "ait annoncé, de son propre chef, une prolongation de la transition qu'il n'a ni justifiée ni discutée publiquement avec qui que ce soit". Son porte-parole, Pierre Muzita, rend le président de la CEI "responsable de ce qui adviendra si la volonté et les espoirs du peuple sont contrariés par ses manœuvres dilatoires". Le PALU et l'UDPS ne participent pas à l'exécutif de la transition. Leurs réactions négatives sont contrebalancées par celles plus compréhensives des partis prenant part à la structure exécutive actuelle de la transition. Mbusa Nyamwisi, président du RCD/KML (Rassemblement congolais pour la démocratie, aile Kisangani, Mouvement de libération), trouve qu'on ne devrait pas s'attacher à la date du 30 juin comme à un fétiche : "La déclaration de l'abbé Malu-Malu doit servir de détonateur", a-t-il dit.
"C'est pourquoi, dans l'intérêt du pays et du peuple congolais, il faut analyser les raisons d'un éventuel report de la date des élections".
D'une manière générale, la société civile, dont est issu l'abbé Malu-Malu, comprend les raisons qui poussent le président de la CEI à alerter l'opinion sur la possibilité d'un report des élections. "Mieux vaut des élections bien faites que des élections bâclées pour des problèmes de calendrier", estiment plusieurs Congolais à l'occasion de différents débats sur de la question. En dépit des remous qu'elle provoque dans les états-majors politiques, la déclaration du président de la CEI constitue une sonnette d'alarme en direction de ceux qui ont la charge de produire les documents juridiques pouvant habiliter la CEI à bien faire son travail.
D'ici la date officielle des élections, c'est-à-dire le 30 juin, la CEI devra avoir organisé le recensement des électeurs qu'il estime à environ 22 millions, mais à condition que la loi référendaire soit adoptée par le parlement de transition. Dans un pays sans infrastructures routières en bon état, c'est un défi important pour la commission électorale. Il lui faut quelque 9.000 agents recenseurs qu'elle doit former au préalable, pour leur permettre de maîtriser les techniques des opérations de recensement et de vote. Ce qui n'est pas encore fait. L'abbé Malu-Malu entend saisir le parlement afin qu'une date définitive soit arrêtée compte tenu des contingences actuelles.

