DROITS-ZAMBIE: Si vous êtes dans le box des accusés, il est utile d'êtreun homme

LUSAKA, 5 jan (IPS) – En Zambie, la bataille pour l'égalité entre les hommes et les femmes est menée sur plusieurs fronts et en particulier au sujet des condamnations prononcées par les tribunaux. Le procès de Chrystal Denn est un exemple typique.

Durant son mariage tumultueux de cinq ans avec Trevor, un footballeur professionnel, Chrystal a subi d'importants abus de la part de son époux.

Son mari la battait, aussi bien à la maison que devant d'autres personnes.

Après une tentative de suicide manquée, Chrystal a finalement tué son mari au cours d'une dispute, en 1999.

Un juge l'a condamnée à l'emprisonnement à vie pour meurtre. Des activistes des droits de l'Homme ont immédiatement fait pression pour que la peine soit annulée – non pas parce qu'ils cherchaient à excuser l'acte de Denn, mais parce qu'ils ont pensé que la loi n'était pas équitablement appliquée en Zambie.

Les hommes, qui tuent leurs épouses dans ce pays d'Afrique australe, sont habituellement inculpés d'homicide involontaire, plutôt que de crime de meurtre, plus grave. Plusieurs ont écopé de peines avec sursis – d'autres purgent une peine de prison d'environ trois ans, au plus. Aucun homme n'a jamais été condamné à la prison à vie pour avoir tué sa femme.

"Le moment est venu de redresser ce déséquilibre. Il est temps de faire en sorte que la loi soit appliquée à tous, de façon équitable", déclare Matrine Chuulu, coordonnatrice nationale de la section zambienne de Femmes et droits en Afrique australe (WILSA) – un réseau régional de juristes.

Dans une publication récente intitulée 'Justice pour tous', le WILSA donne d'autres exemples d'affaires qui démontrent le déséquilibre dans les condamnations infligées aux hommes et aux femmes.

Elle cite une affaire de 1994 impliquant un homme dénommé Teddy Kasuba, qui a arrosé de balles une voiture qui déposait sa femme, de retour du service, la tuant. Après que Kasuba a dit qu'il était troublé au moment de l'incident, la cour a déclaré que ses actes reflétaient ce que "…

n'importe quel homme raisonnable aurait pu faire". Elle l'a condamné pour homicide involontaire, et lui a infligé une peine avec sursis.

Le mari de Nolisa Nata l'a battue à mort en 1998. La cour l'a néanmoins condamné à 18 mois d'emprisonnement pour homicide involontaire – et lui a conseillé de ne pas être violent lorsqu'il se remariera, "… parce que vous pourriez ne pas être aussi chanceux la prochaine fois".

Ceci contraste nettement avec le cas d'Ester Mwiimbe, qui a tué son mari grossier et violent en 1984 en versant sur lui de l'eau bouillante après qu'il a menacé de les tuer, elle et ses enfants. Mwiimbe a plaidé la légitime défense et l'accumulation de provocations. Mais, la cour a rejeté l'argument de défense et l'a condamnée à mort.

Elle a été graciée par l'ancien président Kenneth Kaunda après avoir passé plus de sept ans en prison.

Chuulu souligne que les tribunaux zambiens ne reconnaissent pas les effets de l'abus domestique lorsqu'ils considèrent l'état mental des femmes impliquées dans des meurtres : "La cour est prompte à réduire les charges du meurtre d'une femme à un homicide involontaire sur des affirmations de provocation pour le plus petit des méfaits, allant du fait de n'avoir pas préparé le repas au fait d'avoir servi des repas froids – mais ne tient pas compte des mêmes considérations dans les homicides (les meurtres des hommes par des femmes)".

Au lieu de cela, constate le rapport du WILSA, il y a une tendance à se focaliser sur "…ce que la femme a fait pour que cela lui arrive".

Prenez l'exemple de Margaret Kazhila, qui a été tuée par son mari en 1998 après une dispute conjugale : la cour a condamné son mari à seulement 12 mois de prison, parce que "…la défunte était à blâmer".

Cette tendance était clairement évidente à lors du procès de Mwiimbe.

Son mari était un éminent membre des services secrets, qui avait soumis Mwiimbe aux mêmes techniques de torture utilisées contre des personnes interrogées par l'Etat. Le vagin de Mwiimbe et les ongles des orteils ont été brûlés avec de l'acide sulfurique; elle a également souffert de maux de ventre à cause de nombreuses corrections avec des bâtons, des tuyaux d'arrosage en fer et de multiples coups de poing de son mari.

"J'avais un dossier de police qui contenait toutes les plaintes que j'ai déposées durant des années au sujet de la cruauté de mon mari", affirme Mwiimbe. "Mais ce dossier n'a jamais été produit au tribunal. Il a disparu et j'étais considérée par la cour comme une meurtrière qui agissait de sang-froid".

Mwiimbe souligne que le juge de son procès a admis, après sa libération, que les informations dans le dossier auraient pu changer son opinion de l'affaire.

Mais, elle doute que ce genre de déclaration marque un profond changement dans la manière dont le système juridique perçoit les femmes qui tuent leurs partenaires, estimant que les tribunaux "sont naturellement" partiaux en leur défaveur.

"Les juges sont des hommes, ils compatissent donc avec des hommes comme eux", fait remarquer Mwiimbe. "C'est quelque chose de culturel – les femmes sont considérées comme des biens meubles… (et) les gens sont gênés de traiter de violence conjugale, ils ne veulent donc pas parler de ses conséquences".

Ceci se reflète davantage dans la manière dont les affaires de violence conjugale sont traitées.

Aux termes de la loi zambienne, ces incidents sont généralement classés comme des agressions. Dans des cas où les parties n'ont pas de lien, la police et les tribunaux prennent les déclarations d'agression plus au sérieux. Mais, si les parties sont mari et femme, la question tend à être considérée comme "une dispute conjugale" – et ne vaut pas la peine qu'on y enquête.

Dans le cas de Denn, la cour a reconnu que son mariage n'a pas été un mariage paisible, mais a refusé de prendre en compte les huit procès-verbaux classés relatifs aux abus de son mari. Parmi eux, figurait une documentation sur un incident dans lequel il a exigé d'inspecter ses organes sexuels pour avoir la preuve de son infidélité – ceci en présence d'un domestique.

La cour a également refusé de prendre en compte le fait que Denn avait deux petits enfants qui avaient besoin de soins. Pourtant, dans une autre affaire impliquant un homme qui a battu sa femme à mort, le tribunal a dit qu'il était soucieux du fait que l'accusé allait maintenant devoir s'occuper seul de ses enfants. Le juge l'a condamné à deux ans d'emprisonnement seulement.

"La cour voit les choses du point de vue d'un homme raisonnable et non pas du point de vue d'une femme battue", indique l'ancien juge Fuckfon Kabazo, ajoutant que "la menace d'être tuée ou gravement blessée est très réelle pour n'importe quelle femme battue, et il est temps que les tribunaux reconnaissent la réalité des dangers pour plusieurs femmes".

Il y a actuellement, en instance au tribunal, deux affaires de femmes qui ont tué leurs maris en 2004.

Chrystal Denn, pendant ce temps, est arrivée à la fin du parcours dans sa bataille pour que sa peine – qui a été réduite maintenant à 15 ans – soit annulée complètement.

Son dernier espoir est l'article 59 de la constitution qui permet au chef de l'Etat de gracier ou de réduire la peine d'un condamné. Le WILSA a adressé une pétition au président à cet égard, et attend une réponse.