POLITIQUE-RD CONGO: Manifestations violentes contre la MONUC après laprise de Bukavu par des insurgés banyamulenge

GOMA, RD Congo, 3 juin (IPS) – La chute de Bukavu entre les mains des soldats insurgés banyamulenge a provoqué une explosion de violence dans les milieux estudiantins congolais contre la Mission d'observation des Nations Unies (MONUC) dans différentes villes de la République démocratique du Congo (RDC).

Les Banyamulenge sont des Congolais tutsis d'origine rwandaise dont la première génération se trouverait au Congo depuis un siècle environ. Les soldats insurgés affirment que la communauté banyamulengue aurait été victime d'exactions ces jours-ci. Une affirmation que rejettent les autres communautés ethniques de la ville de Bukavu, interrogées par des radios locales dont Radio Okapi, la radio de la MONUC. Presque tous les campus universitaires sont en effervescence dans le pays.

A Kinshasa, la capitale, comme dans d'autres villes comme Kisangani dans l'est, Lubumbashi dans le sud-est et Isiro dans le nord de la RDC, les étudiants des différentes institutions universitaires ont marché et convergé vers les installations de la MONUC qu'ils ont saccagées. Trois véhicules ont ainsi été incendiés à Kinshasa, mercredi (2 juin), dès l'annonce de la chute de la ville de Bukavu. Dans les autres villes, les dégâts sont de moindre gravité.

Les étudiants accusent la MONUC de complicité avec les insurgés dans leur marche sur Bukavu. "Nous ne pouvons pas comprendre que la MONUC négocie la cessation des hostilités quand les forces loyalistes ont l'avantage du terrain, et s'efface devant l'avancée des insurgés", a déclaré à IPS, fou de rage, Omari Nyembo, étudiant à l'Université libre des pays des Grands Lacs à Goma, dans l'est de la RDC.

Goma, capitale de la province du Nord-Kivu, est la ville dont est parti le général Laurent Nkunda, le chef des insurgés du nord, pour rallier la ville de Bukavu, 100 kilomètres plus au sud. Les Congolais se posent beaucoup de questions sur le comportement des éléments de la MONUC qui, en dépit des propos sévères contre toute force belligérante – qui dépasserait certaines limites -, se sont laissé déborder par les assaillants au niveau de l'aéroport de Kavumu, à Bukavu. "Nous n'intervenons pas dans les combats entre les camps rivaux", a expliqué Joseph Lapierre, l'officier chargé de la communication au quartier général de la MONUC à Bukavu. La MONUC avait, en effet, mis en garde toute force armée qui l'obligerait à recourir à sa puissance de feu, conformément au chapitre sept de la Charte des Nations Unies. Mais cela n'a pas empêché les forces insurgées de passer, comme dans du beurre, sur la ligne de démarcation fixée par la MONUC, déplore Nyembo. Le général Nkunda, qui dit être intervenu pour voler au secours des populations banyamulenge victimes d'exactions et de tueries dans la ville de Bukavu, exige aujourd'hui le remplacement du général Mbuza Mabe, commandant de la 10ème région militaire "par un autre moins sanguinaire".

Nkunda avait notamment déclaré qu'il marchait sur Bukavu pour "arrêter le génocide" des Banyamulenge.

Rien n'indique vraiment qu'il y avait un danger réel pour la communauté banyamulengue de la ville de Bukavu, d'autant plus qu'un ressortissant banyamulenge, interviewé par Radio Okapi, avait nié qu'il y ait eu des affrontements intercommunautaires. Le porte-parole de la MONUC, Lapierre lui-même, avait démenti les allégations qui faisaient état d'un conflit entre communautés locales. Les observateurs se demandent alors pourquoi le général Nkunda, sans aucune fonction dans l'armée, avait engagé des troupes aussi solidement armées pour se rendre à Bukavu.

Roger Maheta, un très haut cadre du RCD/Goma explique que le général Nkunda souffre beaucoup de son isolement des rangs de l'armée nationale à la suite de sa participation dans des tueries à grande échelle de Kisangani, en mai 2002. "Il a longtemps attendu la signature des mesures d'amnistie annoncées par le président de la République. Que coûte-t-il au président de signer ces mesures d'amnistie générale?", s'interroge Maheta.

A Butembo, à 300 km au nord de Goma, tous les Congolais restent l'oreille collée sur leur poste radio transistor pour suivre, minute par minute, l'évolution de la situation. Depuis 1996, ils se disent fatigués de toutes ces guerres qui leur viennent du sud et pratiquement de la même manière.

Ils se disent également qu'après la ville de Goma, ce sera probablement le tour de leur ville.

"Ici, nous ne pouvons qu'accepter avec résignation toutes ces crises successives", estime Marie Visika, de l'organisation non gouvernementale (ONG) Paix et Justice. "En moins de dix ans, c'est la troisième fois que les Tutsi-banyamulenge nous apportent la guerre. Si, fin 1996, ils avaient fait la guerre pour revendiquer une citoyenneté prétendument confisquée par Mobutu; si, en 1998, ils ont pris les armes pour renverser Laurent Désiré Kabila accusé de dérive totalitaire, comment peuvent-ils expliquer les événements de Bukavu alors qu'ils ont Azarias Ruberwa, leur frère, au sommet de l'Etat, à Kinshasa?", s'interroge-t-elle. Ruberwa du RCD/Goma est l'un des quatre vice-présidents du gouvernement de la transition mis en place à Kinshasa, à la suite des accords de Pretoria qui ont mis fin à la dernière du Congo, en 2003. Ce jeudi, la situation est calme dans la ville commerçante de Butembo. La population croise les doigts et touche du bois en priant que l'aventure du général Nkunda s'arrête à la ville de Bukavu et ne progresse pas plus au nord de Goma. Les nouvelles, qui parviennent du sud, sont généralement toutes alarmistes et extravagantes, aussi bien les unes que les autres. Les événements de Bukavu semblent avoir compromis, et pour longtemps, les chances de réconciliation entre la communauté banyamulenge et les autres communautés ethniques du Kivu. Le président congolais, Joseph Kabila, avait accusé mercredi le Rwanda d'avoir agressé la RDC par le biais des soldats banyamulengue insurgés, une accusation rejetée jeudi par Kigali, par la voix de son ministre des Affaires étrangères, Charles Murigandé. Mais le gouvernement congolais continue d'exiger le retrait sans condition des troupes rwandaises de son territoire. Jeudi soir, au terme d'une réunion avec la MONUC, le général Nkunda a déclaré qu'il retirerait ses troupes – entre 2.000 et 4.000 hommes – hors de la ville de Bukavu, et qu'il reconnaissait toujours le gouvernement et les institutions de la transition politique en place depuis juin 2003 en RDC. Entre 40 et 50 personnes ont été tuées et une centaine d'autres auraient été blessée depuis le début des affrontements à Bukavu il y a une semaine, selon diverses sources dont la Croix-Rouge locale.

Des résidents banyamulenge ont fuit Bukavu et d'autres se sont réfugiés dans les camps de la MONUC pendant les combats. Mais des membres d'autres communautés ethniques de la ville ont trouvé également refuge dans les mêmes camps, fuyant la violence des insurgés accusés de pillage et de viol.