SANTE-RWANDA: Le VIH/SIDA fait plus de ravages sur les collines que dans les villes

KIGALI, 24 fév (IPS) – Longtemps considéré au Rwanda comme la "maladie des gens de villes", le VIH/SIDA se répand dangereusement, depuis quelques années, dans les milieux ruraux du pays.

A l'origine de l'expansion du VIH/SIDA, se trouvent le génocide de 1994 et ses conséquences, mais également certains comportements sexuels coutumiers.

Le Rwanda, avec 8,12 millions d'habitants, est l'un des pays africains les plus frappés par la pandémie. Officiellement, le taux de prévalence y est de 11 pour cent, tandis que plus de 500.000 personnes vivent avec le VIH. La progression du VIH/SIDA est liée au génocide d'avril à juillet 1994, au cours duquel le viol des femmes a été une des principales armes des assaillants, au même titre que la machette. "Ce sont pratiquement toutes les femmes tutsi de 15 à 70 ans qui ont été violées durant le génocide", affirme Henriette Niwemutoni, membre de l'Association des veuves du génocide (AVEGA AGAHOZO). Mais, il y a la guerre qui a également sévi dans la région de 1994 à 1996.

Durant les nombreux déplacements des populations, provoqués par le conflit, les femmes étaient toujours les proies aussi bien des combattants que des hommes en fuite comme elles.

Dans les nombreux camps de déplacés à l'intérieur et de réfugiés à l'extérieur du Rwanda, la promiscuité et l'inactivité obligeaient presque tout le monde à mener une activité sexuelle débridée. Alors qu'elle était presque cantonnée dans les milieux urbains, la pandémie gagne de plus en plus, depuis 1996, le monde rural rwandais où vit 90 pour cent de la population. Avant le génocide, 2,2 pour cent seulement des ruraux étaient séropositifs, contre 27 pour cent des citadins. Ils sont rapidement passés à 7 pour cent en 1996 et à plus de 10 pour cent actuellement alors que dans les villes, la tendance est à la stabilité, voire à la baisse. Une étude comparative réalisée en 2000 par la faculté de médecine de l'Université nationale du Rwanda indique que de 1996 à 1999, le taux de prévalence a chuté de 32,2 à 17,7 pour cent à Biryogo, un des quartiers populaires de Kigali, la capitale. Mais durant la même période à Nyagatare, chef lieu semi-rural de l'Umutara, dans la province du nord-est habitée en majorité par des paysans pasteurs, ce taux est passé de 5,6 à 19 pour cent. Toutes les provinces du pays ne sont pas frappées de la même façon. Si le taux de prévalence est autour de 7 pour cent dans la province du nord de Ruhengeri, elle dépasse les 12 pour cent à Cyangugu, dans le sud, et approche les 14 pour cent dans Kigali Ngali, dans le centre-est.

Aujourd'hui, c'est la persistance de certaines pratiques sexuelles coutumières qui rendent la propagation de la maladie quasi inévitable dans le monde rural. Dans le nord et le nord-est du pays, survit encore le mariage par rapt : la future épouse est enlevée par un groupe de gens proches du futur époux. Elle est violée par ses ravisseurs pour briser sa résistance. Ailleurs, survit une autre coutume dite de "gukazanura" qui voudrait que le beau-père couche en premier avec la nouvelle épouse de son fils.

Ensuite, vient la pratique du lévirat où un homme doit hériter de la femme de son frère défunt. Une coutume qui veut que la femme appartienne "à toute la famille et non à son seul mari". Aussi la femme est-elle souvent "sollicitée de droit" par n'importe lequel de ses beaux-frères.

Il en résulte une propagation du VIH dont la situation exacte ne saurait être fidèlement rendue par les statistiques officielles. "Ces chiffres ne disent pas toute la vérité sur l'ampleur de cette catastrophe sanitaire", estime Mgr Emmanuel Kolini, chef de l'église anglicane du Rwanda et président de la Commission nationale de lutte contre le VIH/SIDA (CNLS). "Le Rwanda est l'un des 16 pays au monde dans lesquels un dixième de la population âgée de 15 à 49 ans est infectée par le VIH/SIDA", selon le rapport annuel 2002 du Fonds des Nations Unies sur la population (FNUAP), publié en mars 2003.

En outre, la majorité des Rwandais, en particulier les paysans, accepte difficilement, par peur, de se soumettre au test de dépistage. "Le SIDA est encore vécu comme une maladie honteuse ou une malédiction, et le malade encore stigmatisé, voire rejeté", explique Dorothy Wibabara Gatera, membre de l'Association nationale des séropositif (ANSP+). L'ANSP+ est une fédération de 109 associations de personnes vivant avec le VIH/SIDA qui ont pour mission de soutenir matériellement leurs membres et de sensibiliser tous les Rwandais à se faire dépister.

Depuis 2000, le dépistage a été rendu obligatoire pour les futurs conjoints avant le mariage civil. Les pratiques sexuelles coutumières sont déclarées illégales et de fortes peines sont prévues en l'encontre de leurs auteurs. L'église catholique, dont les ouailles représentent 63 pour cent de la population rwandaise, s'associe aux autres confessions religieuses et à des ONG locales pour sensibiliser les gens à abandonner ces pratiques jugées non conformes à la foi et à la modernité.

Dans toutes les écoles, ont été créés des "clubs anti-SIDA" où les jeunes se rencontrent pour échanger entre eux des méfaits de la maladie. Des clubs similaires sont organisés par chacun des 10 diocèses catholiques du pays, avec des relais dans toutes les paroisses. Celles-ci aident les sidéens démunis en leur fournissant des vivres.

Les actions officielles de sensibilisation et de prévention contre le SIDA sont pilotées par deux organismes nationaux : la CNLS, et le Centre de recherche et de traitement de l'infection du VIH/SIDA (TRAC). La politique nationale est coordonnée depuis 2002 par un secrétariat d'Etat à la Lutte contre le VIH/SIDA et d'autres épidémies.