CONAKRY, 24 fév (IPS) – Aïcha Keïta, une épouse de militaire, a été le symbole de la lutte contre le VIH/SIDA chez les soldats en Guinée. La quarantaine environ, elle a été contaminée par son conjoint de retour du front au Liberia voisin.
"Mon mari est revenu du front avec une Libérienne qui l'a infecté. C'est par son canal que j'ai contracté le virus du SIDA", avait déclaré Keïta à la télévision nationale, à visage découvert, en juillet 2003. "Tout ce que je demande aux autorités, c'est d'aider mes enfants à vivre décemment, même après ma mort", avait-elle ajouté.
La télévision a annoncé le décès de Keïta, la semaine dernière, dans un hôpital de Conakry, la capitale guinéenne, provoquant une grande émotion auprès des téléspectateurs qui avaient suivi son témoignage.
Les deux enfants de Keïta ont été recueillis par l'épouse du chef de l'Etat guinéen, Henriette Conté, impliquée dans la lutte contre l'épidémie, selon la télévision.
Les autorités guinéennes ont entamé, depuis quelques mois, des actions visant à réduire la progression du VIH/SIDA au sein des forces armées fortement exposées sur plusieurs fronts depuis plusieurs années.
Officiellement, le taux de séroprévalence au sein de l'armée guinéenne est de 6,6 pour cent pour un effectif d'environ 17.000 hommes – y compris les quelque 7.500 appelés après les attaques rebelles de septembre 2000. Un taux qui est largement au-dessus des 2,8 pour cent reconnus pour toute la population de la Guinée, forte d'environ 8 millions d'habitants.
"Dans tous les pays du monde, quand la séroprévalence dépasse les deux pour cent, il y a lieu de sonner l'alerte car à ce niveau, l'épidémie commence à devenir inquiétante et il faut agir. Le taux de séroprévalence chez les militaires est beaucoup trop élevé", a dit, à IPS, Aliou Barry, directeur général de Statviews International, une organisation non gouvernementale (ONG), la semaine dernière, à Conakry. Cette ONG avait réalisé la première enquête nationale sur la séroprévalence en Guinée, en décembre 2002.
De juillet à décembre 2003, Henriette Conté a entamé une tournée dans différentes garnisons militaires à Conakry, Kindia (135 kilomètres à l'est de Conakry), Nzérékoré (974 km au sud), Kankan (690 km à l'est), et Labé (431 km au nord). Son objectif était de sensibiliser la troupe et de distribuer, elle-même, des préservatifs masculins aux soldats.
"Je sais que vous êtes bien armés pour accomplir votre mission de défense du pays. Mais contre le SIDA, vous n'avez qu'une seule arme, ça!", a-t-elle expliqué aux militaires, exhibant une boîte de condoms.
Le général Lansana Conté, l'époux d'Henriette, est le chef de l'Etat guinéen depuis 1984.
Face aux nombreux conflits dans cette sous-région d'Afrique de l'ouest depuis 1989 – date du déclenchement de la première guerre civile du Liberia – qui s'est "exportée" plus tard en Sierra Leone et aux frontières sud de la Guinée, les militaires guinéens ont souvent effectué des missions dans les zones frontalières et à l'extérieur de leur pays.
"Nos missionnaires sont les plus exposés. Depuis le début de cette campagne, c'est désormais pour nous une règle de les doter, tous, de paquets de préservatifs", souligne un médecin militaire du camp Samory Touré, à Conakry, sous anonymat.
La secrétaire exécutive du Comité national de lutte contre le SIDA, Hadja Mariama Djelo Barry, avait déjà exprimé son inquiétude depuis la première enquête de Statviews International. "La situation est grave et il faut agir vite", avait-elle déclaré à IPS.
La population des femmes prostituées caracole en tête des 114.000 séropositifs officiellement recensés en Guinée. "Avec plus de 55 pour cent de taux de séroprévalence à Conakry chez les prostituées, c'est extrêmement alarmant", a-t-elle indiqué.
La campagne contre le SIDA en Guinée commence à gagner en intensité, avec l'appui financier de la Banque mondiale dont l'enveloppe globale pour une décennie est d'environ 20 millions de dollars.
Les spots télévisés, les banderoles et les affiches, incitant à lutter contre la pandémie, font désormais partie du quotidien des Guinéens qui reléguaient jusque-là le sexe – et donc le SIDA – au rang des sujets tabous.
A cela, s'ajoutent les témoignages de certains séropositifs comme Alima Camara pour donner au SIDA un visage humain. "Je demande à tous mes compatriotes d'aller à l'hôpital pour se renseigner sur leur situation sérologique et d'utiliser le préservatif", a conseillé Camara aux Guinéens.
Malgré tout, les statistiques indiquent que 42 pour cent des militaires affirment ne pas utiliser de préservatif avec leurs partenaires occasionnelles, et 67 pour cent d'entre eux ont des relations sexuelles avec leurs partenaires régulières sans condom.
"Je ne pouvais pas faire de relation sexuelle avec le préservatif. Je trouvais que ce n'était pas du tout la même chose, mais face à l'ampleur de l'épidémie, je suis obligé de le faire", raconte Ibrahima Sory Keïta, un militaire qui vient de terminer une mission en Sierra Leone. "Je sais que le préservatif est le seul moyen de lutter contre la maladie pour le moment", ajoute-t-il.
"Malgré une réduction des prix, les anti-rétroviraux sont toujours hors de portée pour le Guinéen moyen. D'ailleurs, je pense que le mieux est d'apprendre à s'abstenir", affirme-t-il.
Fixé entre 650.000 et 675.000 Francs guinéens (environ 325 à 337,5 dollars US) au début de leur importation en Guinée, le prix du traitement mensuel des anti-rétroviraux a été réduit de plus de moitié (150 dollars US), avant d'être fixé à quelque 170.000 FG (environ 85 dollars US) actuellement.
Pour ce pays pauvre d'Afrique de l'ouest dont le revenu mensuel moyen par habitant ne dépasse guère 50 dollars US, miser uniquement sur la solution des anti-rétroviraux serait bien évidemment très risqué, estime un activiste anti-SIDA de Conakry.

