ECONOMIE: Dix ans après la fin de l'apartheid, les Noirs ne possèdent toujours rien

JOHANNESBURG, 7 juil (IPS) – Quelle est l'importance du pouvoir politique s'il ne correspond pas au pouvoir économique? C'est l'Afrique du Sud passionnante et rationnelle dix ans après la fin de l'apartheid.

Maintenant, pour les décideurs politiques, le défi le plus pressant en Afrique du Sud est de changer les modèles de propriété dans l'économie – où les trois quarts des capitaux sont encore largement dans des mains blanches.

Pour sortir de ce marécage, le gouvernement a programmé une Emancipation économique sur une base large, connue également comme la Politique d'émancipation économique des Noirs (BEE). Il a présenté la politique au parlement, il y a deux semaines environ, où les législateurs ont invité une série de groupes d'intérêt à commenter – et tous se sont plaints amèrement.

L'émancipation n'est pas une chose nouvelle, mais a commencé à peu près en 1994 lorsque la compagnie d'assurance Metropolitan Life, la première société importante a vendu des actions aux Noirs. Mais, le processus a bégayé lentement avec les enquêtes annuelles de propriété révélant que le changement était trop lent – maintenant que le gouvernement est passé à la législation.

Le Congrès des syndicats sud-africains (COSATU), la fédération syndicale la plus grande, a tiré une bordée de critiques se plaignant de ce que le projet de loi profiterait à une petite élite. "La promotion d'une approche étroite de la BEE provoque un conflit d'intérêts entre ceux qui veulent utiliser l'Etat à leur avantage et à celui de leurs alliés, et la majorité des communautés pauvres à qui sont désespérés pour des services abordables et la création d'emplois", selon le chercheur du COSATU, Elroy Paulus. Mais Lionel October, le régisseur de la politique et directeur général adjoint au ministère du Commerce et de l'Industrie dit que cette politique réserve beaucoup pour les travailleurs. "J'ai pensé qu'il y aurait beaucoup plus d'acquisitions venant des travailleurs parce que le modèle est largement établi et accorde un soutien aux titres de propriété pour des employés, des coops, et propriétés de syndicats. Compétences et développement de ressources humaines sont au centre et ils obtiennent un poids égal à la propriété", déclare-t-il.

La loi d'émancipation en question indique les trois domaines de transfert de richesse comme les actions, le financement et la formation. Le but est de parvenir à une classe de sociétés noires, mais aussi d'assurer que l'action positive aux lieux de travail est accélérée et que les sans-emploi – en majorité noirs, jeunes et femmes – sont formés et adaptés au secteur formel.

Selon October, le gouvernement croit que l'émancipation conduirait à une croissance économique, stagnant actuellement à trois pour cent.

"Quand la croissance augmente, vous créez une classe moyenne plus grande.

Beaucoup d'investisseurs étrangers estiment qu'une classe moyenne fait défaut en Afrique du Sud et que cela influe sur la croissance car le marché interne est réduit", dit-il.

Mais des sociétés enregistrées – en majorité blanches – représentées au parlement il y a deux semaines, ont indiqué que la loi pourrait influer sur la croissance par une réglementation excessive rendant la tâche difficile aux petites entreprises.

Les petites et moyennes entreprises contribuent à une proportion de plus en plus grande du produit intérieur brut (PNB) en Afrique du Sud, mais elles languissent dans un tourbillon de paperasserie. Depuis 1994, le gouvernement a remanié le cadre légal, introduisant de nouvelles taxes, des lois sur le travail et les entreprises.

"Nous sommes préoccupés au sujet des conditions de conformité imposées aux investisseurs en perspective et nous devons avertir contre la possibilité de miner des efforts visant à promouvoir la cohésion et l'identité nationales", dit Abri Meiring de la Chambre de commerce d'Afrique du Sud (SACOB).

La chambre représente largement des entreprises blanches qui sont inquiètes de pas recevoir des contrats du gouvernement si elles ne prenaient pas des partenaires noirs. Un tel approvisionnement est de plus en plus décroché par les compagnies qui peuvent montrer une propriété et un contrôle importants de Noirs.

Mais à l'autre bout de la gamme, les représentants des entreprises noires ont dit que le gouvernement agissait mollement dans sa politique, qu'il n'allait pas assez loin pour accélérer l'émancipation noire.

Don Mkhwanazi, le porte-parole de l'Alliance BEE du KwaZulu-Natal, basée dans la ville portuaire de Durban, estime que le projet de loi est "à peu près apologétique" au regard de ce qu'il vise.

Mkhwanazi cherche également à exclure les Indiens de l'étendue de la BEE.

Les Indiens qui constituent environ un million de Sud-Africains et forment un grand stratum des commerçants dont certains parmi eux ont profité de façon disproportionnée de l'émancipation jusqu'à présent, argumente-t-il.

Ce point de vue va apparemment se répandre et d'autres commentateurs ont cherché aussi à exclure les femmes blanches de l'étendue des populations historiquement désavantagées. La définition de désavantage historique inclut les femmes blanches, mais un lobby se bat contre cette clause.

Pendant la période de lutte contre l'apartheid, un cri commun était "Amandla, Awethu" qui signifiait le pouvoir au peuple. Maintenant, l'époque est celle d'un vrai pouvoir au peuple, bien que des opposants s'inquiètent que cela puisse être une toute petite portion de la population.

Des 45 millions de Sud-Africains, environ 31 millions sont noirs, 5 millions blancs, 3 millions métissés et un million indiens.