DROITS-SENEGAL: Les femmes rejettent le projet de code de statut personnelislamique

DAKAR, 3 juil (IPS) – Des organisations non-gouvernementales (ONG) de femmes sénégalaises rejettent le projet de loi de statut personnel islamique défendu, en revanche, par le Collectif islamique pour la réforme du code de la famille (CIRCOF).

"Nous sommes contre toute action visant à renforcer les inégalités, les déséquilibres, l'injustice, la division, les discriminations au sein du peuple sénégalais qui est un et indivisible; or la proposition d'un code de statut personnel en est une", déclarent les femmes du Réseau Siggil Jigeen, regroupant environ 18 ONG.

Babacar Niang, un avocat influent du CIRCOF, réplique : "Nous poursuivrons sans relâche et sans détour notre marche sur le sentier d'Allah. Nous poursuivrons avec calme, mais avec la même détermination, l'action commencée jusqu'au vote du projet de statut personnel et la restauration des tribunaux musulmans". "L'adoption, par l'Assemblée nationale, d'une loi permettant aux musulmans et aux musulmanes de ce pays d'être jugés, en ce qui concerne les fiançailles, le mariage, la filiation, la donation, les testaments et les successions, par des tribunaux musulmans, selon le droit musulman de la famille inspiré du Saint Coran et de la Sunna du prophète et tel que reflété dans le projet de code de statut personnel, ne serait qu'un juste retour à la situation qui a prévalu durant toute la période coloniale jusqu'en 1972", affirme le CIRCOF.

Ainsi se présente le bras de fer qui oppose, depuis quelques mois, les islamistes du Sénégal, partisans de l'application de la charia (loi islamique), à la société civile qui s'y oppose catégoriquement.

Selon Safietou Diop, présidente du Réseau Siggil Jigeen, malgré les quelques imperfections de l'actuel Code de la famille, il avait pris en considération les propositions de toutes les religions. "Tout le monde peut s'y retrouver", soutient-elle. "Le Sénégal est un pays laïc et tous les Sénégalais doivent respecter cet acquis. C'est indécent de faire des propositions pareilles tout en sachant cela", souligne-t-elle.

"Ce code consensuel, régi par le pluralisme juridique, sert à préserver l'unité nationale, l'égalité juridique des citoyens devant la loi", indique Amsatou Sow Sidibé, professeur de droit à l'Université de Dakar.

"Seule la laïcité peut permettre la consolidation de la nation sénégalaise; elle seule peut permettre une cohabitation pacifique et une protection des minorités; une reconnaissance du droit à la différence", renchérit-elle.

Selon Sidibé, "Le concept de la laïcité est devenu un concept opératoire des sociétés modernes, une règle universelle de civilisation, synonyme de liberté, de tolérance et d'altruisme". Elle ajoute : "L'islam prône la liberté de conscience. Ainsi en témoigne ce verset du Saint Coran : 'La vérité émane de notre seigneur. Croit qui veut! Que soit mécréant qui veut' (sourate 18, la Gouverne, verset 29)".

Outre la réhabilitation des tribunaux musulmans, ce projet de code islamique de la famille prévoit le retour du tutorat qui exige l'accord des parents avant tout mariage, ainsi que la liberté de se marier sous le régime de la monogamie ou de la polygamie. La dot est obligatoire et le mari doit également assurer pleinement le rôle parental. La répudiation est reconnue et relève de la volonté du mari.

"Ils veulent nous ramener à des années lumières alors que nous étions très en avance par rapport aux questions liées à la puissance parentale et aux violences faites aux femmes", estime Diop.

L'une des revendications des femmes sénégalaises, ces dernières années, par rapport au code actuel de la famille, voté en 1972, était la substitution de la notion de "puissance paternelle" par "puissance parentale" assumée par les deux parents.

Le code proposé par les islamistes du CIRCOF demande aussi l'abrogation de la loi de 1999 contre l'excision. Ecœurée, Diop déplore cette confusion permanente entretenue entre traditions, coutumes et religions. "L'excision n'est pas une question religieuse, mais une question purement traditionnelle". Cette pratique existait bien avant la naissance de l'islam, explique-t-elle.

Si des Sénégalais méconnaissent le code actuel de la famille, beaucoup ne comprennent cependant pas la pertinence de la proposition actuelle des islamistes. "On a toujours été régi par ce code de la famille et je ne comprends pas pourquoi les islamistes décident soudainement de nous imposer la charia", se demande, l'air ébahi, Souleymane Diallo, un jeune intellectuel musulman de Dakar. "Ces défenseurs de la charia seraient-ils capables de l'appliquer à leurs familles ou à eux-mêmes", s'interroge-t-il.

Penda Mbow, professeur d'histoire à l'Université de Dakar, qui croyait que le débat sur l'émancipation des femmes était clos, explique que "le choix des islamistes de soulever ce problème, en ce moment précis, traduit la difficulté des autorités à répondre aux problèmes des populations". "Ce code nous donne tous des frissons. Nous sommes en train de régresser dans la société sénégalaise", dit-elle.

A l'instar de la communauté musulmane modérée, la communauté chrétienne s'inquiète pour son avenir. "J'espère qu'on n'aura pas les mêmes problèmes que le Soudan ou le Nigeria", craint Jopsephine Ndiaye, une jeune fille de Dakar. Cette crainte est partagée par le cardinal Théodore Adrien Sarr, chef de l'église catholique du Sénégal, qui est allée voir le chef de l'Etat, Abdoulaye Wade, pour lui faire part de l'inquiétude de la communauté chrétienne du pays, par rapport à l'initiative du CIRCOF.

Khalifat Niasse, chef religieux et député du parti au pouvoir, qualifie de "fossoyeurs de l'islam" ceux qui brandissent le code de statut personnel.

"Ce qui est malheureux, c'est que ceux qui veulent une révision du code de la famille, ont été, dans un passé récent, des athées qui ne croyaient en rien et qui, à la fin de leur vie, veulent mettre le feu dans ce pays, en bousillant le socle de la tolérance dont le Sénégal s'est toujours prévalu durant toute son histoire". "Ils revêtent les habits de la religion pour se faire une virginité et s'offrir un semblant de responsabilité; ce sont des gens de mauvaise foi et ils ne peuvent point appliquer la charia comme ils le préconisent", martèle Niasse.

Sur la question, le président Wade est ferme : "Alors que le Sénégal a la paix et que tout le monde nous apprécie, c'est incompréhensible qu'on soulève ce genre de problèmes pour susciter l'inquiétude chez nos frères chrétiens". "On ne touche pas au Code de la famille tant que je serai à la tête de ce pays", a-t-il déclaré récemment à la presse. Le Sénégal compte 9,8 millions d'habitants dont environ 90 pour cent de musulmans.