EDUCATION-RD CONGO: Les risques de la pauvreté pour l'enseignement supérieur

KINSHASA, 12 mars (IPS) – Ils sont à peine 300 professeurs pour 20.000 étudiants à l'Université de Kinshasa, soit une moyenne d'un professeur pour 66 étudiants.

La disproportion de ces rapports montre la dimension de l'équation difficile qui se pose à l'Université de Kinshasa, la plus grande de la République démocratique du Congo (RDC), qui a formé la plupart des cadres congolais.

Perchée sur l'une des collines qui surplombent la capitale de la RDC, l'Université de Kinshasa, ex-Université Lovanium, tire encore le peu de prestige qui lui reste de son passé. Les bâtiments sont dans un état de délabrement très avancé et les résidences des étudiants ont été transformées en un grand centre commercial où chacun des étudiants, pour survivre, vend tout ce qui peut se vendre : du papier duplicateur à la bière.

"Mon opinion personnelle est que l'Université de Kinshasa ne remplit plus les conditions requises pour une université digne de ce nom", explique Ndundu Kivuila, professeur d'Arts dramatiques. "Aujourd'hui, le professeur d'université vit au-dessous du seuil de pauvreté. Il a un salaire qui lui permet à peine de manger et de se déplacer. Dans tous les cas, ses conditions sociales ne lui permettent pas de remplir ses devoirs de professeur".

Les devoirs d'un professeur d'université, ajoute Kivuila, c'est d'arriver à temps à son lieu de travail afin de commencer ses enseignements dans les conditions normales.

Les conditions sociales aussi médiocres ont un impact très négatif sur la santé physique et psychologique du professeur qui se voit souvent obligé d'offrir ses services dans d'autres formations universitaires. Ce qui le rend peu disponible pour sa propre université. Le phénomène s'appelle "faire de l'extra-muros".

Selon le professeur Thaddée Masimango, doyen de la Faculté d'agronomie, un professeur ordinaire, avec le grade le plus élevé à l'Université de Kinshasa, est payé à moins de 100 dollars US à la fin du mois. "Je suis obligé d'emprunter de l'argent à mon épouse pour suppléer au maigre salaire pour mon transport. Et je ne suis pas seul dans ce cas".

La question est donc de savoir comment et de quoi vivent les professeurs d'université? "Sur le dos des parents des étudiants", répond d'emblée André Yoka Lye, professeur de lettres, faisant allusion aux contributions que paient les parents d'étudiants pour l'université. Il n'y a plus de frais de fonctionnement pour les universités officielles, et l'Etat avoue son incapacité à pouvoir faire fonctionner ses établissements d'enseignement supérieur. "On a dû alors inventer ce système de contribution des parents pour compenser le gap des salaires dus aux professeurs", ajoute Yoka Lye. Le minimum, c'est 140 dollars par étudiant à l'Université de Kinshasa. Les autres universités vont jusqu'à 300 dollars. Ce recours à la contribution des parents a placé les universités congolaises dans un engrenage dont elles ont de la peine à se sortir. Il faut le plus d'étudiants possible pour permettre aux professeurs ainsi qu'au personnel administratif de survivre. A Kinshasa, ce fonds est géré par l'Association des professeurs de l'Université de Kinshasa (APUKIN) qui, selon son président, le professeur Jean-Pierre Sabakini, ne s'en sort que très difficilement. "La contribution des parents, seule, ne peut pas faire fonctionner une institution comme l'Université de Kinshasa. Si elle peut quelque peu aider les professeurs à se maintenir dans des conditions minimales pour assurer leurs enseignements, elle peut difficilement se substituer à la sécurité sociale", explique Sabakini. "Nous avons actuellement 30 professeurs malades et sommes dans l'incapacité ni de les faire soigner ni d'assurer leurs cours. De nombreux professeurs de renom sont morts par manque de soins appropriés et l'université n'arrive pas à les faire remplacer", ajoute-t-il.

Les professeurs de l'Université de Kinshasa se disent "très découragés" par la quasi-indifférence du gouvernement envers l'enseignement supérieur congolais. La pénurie de professeurs menace l'université du fait qu'il n'y a pas de relève entre les jeunes professeurs et les vieux. Les professeurs assistants préfèrent s'exiler en Europe dès qu'ils ont l'occasion d'aller parfaire leurs études pendant que les vieux se retrouvent de moins en moins physiquement capables de gérer les universités. Cette opinion n'est pas partagée par le ministre de l'Enseignement supérieur, le professeur Omer Kutumisa, qui rejette les risques pour l'Université de Kinshasa de connaître une pénurie de professeurs. "Certes, la situation est préoccupante, mais nous devons garder confiance surtout avec la reprise de la coopération structurelle avec certains pays occidentaux", affirme-t-il. La coopération universitaire a effectivement repris, notamment avec la Belgique qui a envoyé des professeurs au secours de la Faculté polytechnique en manque total d'enseignants. La RDC est peuplée d'environ 60 millions d'habitants dont près de 90 pour cent vivent sous le seuil de pauvreté à cause des ravages de la guerre sur l'économie du pays. A Kinshasa, quelque 2,5 millions de personnes vivent avec moins d'un dollar US par jour, selon la grande organisation caritative britannique, Oxfam.