DEVELOPPEMENT: L'interpellation de Papa Wemba à Paris et le drame del'émigration des jeunes Congolais

KINSHASA, 22 fév (IPS) – La nouvelle de l'interpellation, à Paris, le 19 février, de l'artiste musicien d'origine congolaise, Shungu Wemabdio, alias Papa Wemba, remet en surface le drame des jeunes de son pays désireux d'émigrer en Occident.

L'information est diversement commentée à Kinshasa et dans toute la République démocratique du Congo (RDC). La star de la chanson congolaise, de nationalité belge, est poursuivie en France et en Belgique pour facilitation de l'immigration illégale. Il est inculpé et incarcéré près de Paris, la capitale française.

Profitant de son statut de musicien, Papa Wemba aurait fait entrer dans les deux pays européens, depuis un certain nombre d'années et contre de l'argent, selon la police française, des centaines de jeunes Congolais, filles et garçons, sous prétexte qu'ils faisaient partie des danseurs de son groupe. Le dernier incident en date, qui a fait éclater l'affaire, s'est produit le jeudi, 13 février, lorsque, à l'aéroport de Zaventem à Bruxelles, une trentaine de jeunes filles, se faisant passer pour des danseuses de Papa Wemba, ont été refoulées pour n'avoir pas présenté de documents de prise en charge en Belgique. A leur retour à Kinshasa, la capitale de la RDC, les filles refoulées ont tenu à ébruiter l'affaire sur tous les médias. "Chacune de nous a dû payer 3.500 dollars au groupe de Papa Wemba qui a organisé le voyage", explique, en larmes, Alice Mujinga, à la télévision nationale congolaise. Après avoir nié les accusations devant les juges français, l'artiste aurait reconnu partiellement les faits, avouant avoir reçu de l'argent pour faire voyager en Europe un certain nombre de jeunes Congolais, "mais pour des raisons humanitaires", a-t-il ajouté. A Kinshasa, c'est la consternation chez les jeunes fanatiques de la star tandis que les milieux de la culture se disent indignés par cet acte qui n'honore pas la profession. "Aucun artiste congolais, fier de son métier ne doit ressentir de la compassion pour Papa Wemba", estime Wendo Kolosoy, 84 ans, le plus vieux des musiciens congolais. "Exiger 3.500 dollars d'un jeune garçon ou d'une jeune fille de 18 ou 20 ans, dont les parents sont au chômage, relève d'un sadisme inqualifiable parce que pour réunir cette somme, l'enfant n'a pas d'autre choix que d'aller voler".

Beaucoup de drames se sont passés en famille où, pour arriver à réunir le montant exigé, des jeunes gens vendent la parcelle familiale à l'insu de leurs parents. Pour Etienne Mita, producteur de théâtre, l'arrestation de Papa Wemba doit pouvoir servir de leçon non seulement aux jeunes candidats à l'émigration, mais également à d'autres éventuels passeurs qui, confirme-t-il, sont nombreux. "A chacune de mes sorties à l'extérieur, je perds deux ou trois de mes comédiens. Surtout les filles", souligne-t-il.

La recherche de solution à la longue crise congolaise pousse les jeunes, et même les adultes, toutes catégories socioprofessionnelles confondues, à quitter le pays pour un hypothétique salut à l'étranger. "La France, la Belgique et l'Afrique du Sud sont les destinations les plus attrayantes", explique Raymonde Binti, étudiante en droit à l'Université de Kinshasa. Les autres destinations du rêve des jeunes sont les Etats-Unis, le Royaume-Uni et le Canada. "Les jeunes Congolais vivent un véritable drame devant un avenir aussi opaque. Moi-même, je n'hésiterais pas à payer cet argent pour continuer mes études en Europe si j'en avais", affirme Binti.

Aller en Europe est le rêve de tous les étudiants congolais. Plusieurs d'entre eux passent des journées entières dans des cybercafés, devant un écran d'ordinateur à la recherche de la solution à cette obsession. "Les jeunes filles scrutent les sites Internet de petites annonces où elles peuvent trouver une âme sœur qui puisse les prendre en charge tandis que les garçons cherchent des occasions de travail", déclare Jean-Paul Isende, gestionnaire de cybercafé à Kinshasa.

Le gouvernement congolais n'a pas encore officiellement réagi à l'arrestation de papa Wemba qui passe tout de même pour un "ambassadeur de la musique congolaise dans le monde". Au ministère de la Culture, on se montre un peu gêné que les médias internationaux aient mis en avant-plan la nationalité belge de l'artiste alors que la constitution en vigueur en RDC stipule que la nationalité congolaise ne peut être acquise concurremment avec une autre. Autrement dit, du point de vue de la constitution, Papa Wemba a renoncé à la nationalité congolaise. Auquel cas, le Congo ne se sentirait pas impliqué dans cette affaire. Cela ne semble pas être l'avis des jeunes Congolais du quartier Matongé, un bouillant quartier de la capitale qui a vu grandir l'artiste. Mercredi, 20 février, une trentaine de jeunes de ce quartier ont décidé d'aller frapper à la porte de Christophe Muzungu, vice-ministre de la Jeunesse pour solliciter son intervention auprès des autorités françaises afin que leur idole soit libérée. "Nous sommes décidés à rencontrer les ambassadeurs de Belgique et de France pour obtenir la libération de Papa Wemba", a crié l'un d'entre eux. Papa Wemba devait, en principe et à l'invitation des hautes autorités belges, se produire à Bruxelles, cette semaine, en compagnie d'autres musiciens africains, à l'occasion des manifestations dédiées à la paix dans la région des Grands Lacs. Une zone d'ombre reste tout de même à clarifier dans cette affaire, et de nombreux Congolais se posent la question : "Comment les ambassades de France et de Belgique à Kinshasa, si tatillonnes pour des cas normaux, laissent-elles passer autant de cas illégaux et pendant de nombreuses années?".