EDUCATION-RD CONGO: Des enfants en âge scolaire se lancent dans le commercetransfrontalier

CHILILABOMBWE, Zambie, 11 déc. (IPS) – Jean Kalunga, 12 ans, se réveille à l'aube de la maison de ses parents à Sodimico, une commune de la province du Katanga en République démocratique du Congo (RDC), proche de la Zambie. Avec son frère Kadzadi, âgé de neuf ans, ils prennent sur leurs épaules des paquets de balais, qu'ils vont vendre en Zambie.

Dans l'obscurité, les deux frères marchent le long d'un sentier dans la brousse, traversent la frontière coloniale artificielle et se dirigent vers la ville minière zambienne de Chililabombwe, à quelque 20 kilomètres au sud du Congo.

Alors qu'en Zambie, les enfants font du porte-à-porte pour proposer leur marchandise mise en vente — un balai à brindilles fabriqué par leur père –; ce qui est intéressant, c'est qu'ils ne demandent pas de l'argent en retour, mais de petites quantités de farine de maïs, connu sous le nom de "mealie-meal".

"Nous venons ici (Chililabombwe) chaque jour pour échanger les balais (appelés chipyango dans la langue locale) contre la farine de maïs. A nous deux, nous transportons 20 balais, ce qui nous fait environ quatre kilogrammes de mealie-meal à ramener à la maison", affirme Kalunga, l'aîné.

" Les mauvais jours, nous ne vendons pas tous les balais. Nous cachons le reste dans la brousse et nous retournons à la maison le soir pour revenir le lendemain avec de nouveaux stocks", explique-t-il.

En cinquième année du cours primaire, Kalunga manque les classes depuis quatre mois, avec son jeune frère qui lui, est en deuxième année, juste pour recueillir de la nourriture pour la famille.

En avril, un groupe d'agences humanitaires, dont la grande organisation caritative britannique, Oxfam, a indiqué que près de 50 pour cent d'enfants en âge scolaire du primaire, ne sont pas scolarisés dans un Congo déchiré par la guerre.

Des centaines d'enfants congolais, en âge d'aller à l'école primaire, font la navette dans les rues de ce district zambien pour proposer divers articles — depuis les balais jusqu'aux habits, en passant par les chaussures et les rideaux usagés — contre le mealie-meal, l'aliment de base aussi bien pour les Zambiens que pour les Congolais.

"Ces derniers temps, nous voyons des enfants congolais dans nos rues, envoyés par leurs parents pour vendre tout ce qu'ils amènent ici. Ils ne demandent pas de l'argent en retour, mais du mealie-meal. Ceci est dû à l'embargo sur les exportations de vivres imposé par la Zambie", affirme Emmanuel Sukamanga, un assistant social à Chililabombwe.

Le président Levy Mwanawasa a imposé l'embargo il y a quatre mois, après que le gouvernement a prévu un déficit de maïs d'environ 626.000 tonnes métriques jusqu'en avril 2003.

Plus de 2,3 millions de Zambiens, ou 21 pour cent de la population du pays, ont besoin d'aide alimentaire d'urgence, pénuries qui sont dues aux pluies excessives de l'année dernière et à la sécheresse de cette année. La région la plus touchée est la province du Sud, où environ 60 pour cent de la population a besoin d'aide.

L'embargo sur les vivres a affecté principalement les Congolais vivant près de la frontière avec la Zambie.

Malgré la soi-disant pénurie de maïs en Zambie, des magasins dans des centres urbains comme Chililabombwe sont remplis de sacs de la denrée de base, avec des consommateurs qui font leurs achats sans beaucoup d'agitation.

Conformément à l'interdiction, des agents de l'immigration et de la douane zambiennes empêchent le maïs et le riz de sortir du pays excepté les produits alimentaires importés par les autorités de la RDC et acheminés par les frontières de la Zambie.

Ceci a entraîné la pénurie de mealie-meal dans des magasins congolais. Avant l'embargo, les Congolais étaient autorisés à transporter le mealie-meal et d'autres produits alimentaires dans leur pays sous les regards des gardes frontaliers.

"Ce n'est plus le cas. Nous confisquons maintenant tout sac de mealie-meal et toute personne prise court le risque d'être poursuivie pour accusation de contrebande, et emprisonnée, si elle est reconnue coupable", affirme un douanier zambien.

Par conséquent, les Congolais ont recours à la contrebande de part et d'autre de la frontière perméable de 1.200 km qui, selon un agent de l'immigration zambienne, est difficile pour la police.

Dans des cas extrêmes, des enfants comme les Kalunga sont en train d'être utilisés contre leur volonté dans ces courses éreintantes. "C'est une rude besogne", admet le plus jeune des Kalunga.

"Parfois, nous sommes tournés en ridicule, chassés comme des chiens et parfois même battus par des gens que nous approchons pour leur vendre nos balais. Mais quelques bonnes gens nous offrent également de faire des travaux comme l'arrosage des jardins, la coupe de gazon et le nettoyage des alentours de leurs maisons. Ils nous donnent de la nourriture en retour", affirme Kalunga. Un agent de la douane zambienne explique : "Entrer dans un pays étranger sans permission est un crime. Contrairement aux adultes, qui sont poursuivis et emprisonnés s'ils sont reconnus coupables, les gamins sont rassemblés et rapatriés".

Le conflit actuel au Congo, qui a éclaté en août 1998, a coûté la vie à plus de deux millions de personnes.

Selon des agences d'aides, les victimes dans leur immense majorité sont des enfants et des femmes. Dans certaines zones, un enfant sur quatre meurt avant l'âge de cinq ans. Avec une infrastructure non fonctionnelle et en désagrégation, et un développement inexistant, la misère effroyable est en hausse.

Le Bureau des Nations Unies pour la coordination des affaires humanitaires (OCHA) estime que 16 millions de personnes ont besoin d'aide alimentaire au Congo. Des populations de certaines parties du pays qui fournissaient des vivres pour l'exportation, comme des zones du Kivu et de l'Ituri, sont maintenant en proie à la famine. De récentes études effectuées par des agences humanitaires indiquent que les taux globaux de malnutrition pour les enfants âgés de moins de cinq ans atteignent 20 pour cent à Shabunda et dans le Nord-Kivu, dans l'est du Congo.

"Des enfants affectés par la guerre dans l'est du Congo n'ont aucune chance de recevoir l'éducation, et mangent un repas par jour, s'ils sont chanceux.

Plusieurs sont sans-abri, obligés de s'enfuir du pays à cause de l'extrême pauvreté", a indiqué Réfugié international (RI), une organisation non gouvernementale (ONG) dans une récente publication.

"Non accompagnés et traumatisés, les enfants errent dans les grandes villes ou cités. Les rues de Bukavu et de Goma, les deux principales villes du Kivu, sont bondées d'enfants déplacés qui se disputent divers travaux ou commettent de petits vols", a ajouté Réfugié international.

Les filles sont également "vulnérables" au harcèlement sexuel une fois qu'elles ont atteint la puberté. "Si elles n'arrivent pas à trouver une maison ou ne sont pas récupérées par un centre social, elles sont presque sûres d'être obligées de se prostituer pour survivre", a souligné l'organisation.