SANTE-SENEGAL: Le SIDA se féminise de plus en plus

DAKAR, 9 déc. (IPS) – Félicité à travers le monde pour ses bons résultats obtenus dans la lutte contre le VIH/SIDA, le Sénégal court le risque de voir tous ses efforts compromis par la brusque féminisation de la pandémie constatée ces dernières années.

Alors qu'elles étaient relativement infectées au début de l'épidémie, le nombre des femmes sénégalaises vivant désormais avec le virus du VIH/SIDA ne cesse de croître. Longtemps confinées à la périphérie du SIDA, les Sénégalaises infectées par le virus se trouvent désormais au c?ur de la pandémie. En 14 ans, le nombre de femmes atteintes du VIH/SIDA a pratiquement quadruplé pendant que la proportion des hommes souffrant de l'épidémie a juste doublé.

Selon le dernier rapport de l'ONUSIDA et de l'Organisation mondiale de la santé (OMS), le Sénégal, qui a réussi à faire baisser de façon substantielle le taux de prévalence du SIDA passé de 1,7 pour cent à moins de 1,4 pour cent en 2002, assiste de plus en plus à une rapide progression de l'infection des femmes par le VIH/SIDA. Estimé en 1988 à seulement 9.108, le nombre de femmes sénégalaises infectées par le VIH/SIDA, s'élève à 35.945 en 2002, soit un taux de progression de 3,95 pour cent. Dans la même période, le nombre de malades a, à peine, doublé chez les hommes, passant de 24.048 à 41.326, soit un taux d'accroissement de 1,72 pour cent. Le Sénégal compte aujourd'hui plus de 77.000 personnes vivant avec le VIH/SIDA, pour plus de 4.700 décès constatés en 2001.

Le secrétaire exécutif du Conseil national de lutte contre le SIDA (CNLS), Dr Ibra Ndoye, reconnaît la gravité de cette situation, et avance entre, autres raisons, des facteurs sociologiques et biologiques, favorables à rendre plus vulnérables les femmes. "Physiologiquement, les femmes sont plus exposées à contracter le virus que les hommes car les risques de transmission du VIH/SIDA par des contacts sexuels non protégés sont plus élevés pour les femmes que pour les hommes", explique Dr Ndoye, insistant sur "la masculinité du foyer conjugal qui fait qu'une femme au foyer, n'a généralement pas une grande influence sur sa sexualité, du fait notamment des contingences socioculturelles". La chargée du programme Genre et développement humain au bureau régional ouest-africain du Fonds des Nations Unies pour le développement des femmes (UNIFEM), Aminata Touré, confirme les propos du Dr Ndoye, soulignant que la percée de la maladie chez les femmes sénégalaises se justifie aussi par la forte vulnérabilité de ces dernières à l'égard de la pandémie. Selon Touré, "les femmes atteintes du VIH/SIDA sont loin d'être responsables de leur infection. Incapables de refuser des rapports sexuels à risque, les femmes sont aussi très souvent les victimes des actes irresponsables commis par d'autres personnes".

"Certains maris continuent d'entretenir des rapports sexuels avec leurs épouses tout en sachant qu'ils sont infectés", souligne Touré, plaidant, à cet égard, pour une révision de certaines dispositions du Code de la famille du Sénégal, qui font de l'homme le chef de la famille. Elle prône aussi la levée de la confidentialité du test du VIH/SIDA "qui favorise très souvent la loi du silence".

Dans le but de généraliser les tests du SIDA et de permettre aux femmes de connaître, elles aussi leur séropositivité, les autorités médicales ont entrepris, depuis quelques années, de cibler les femmes enceintes, en les soumettant à des examens sérologiques lors des visites prénatales. Ainsi, en 2001, sur un total de 22.646 femmes reçues en consultation prénatale, 89,3 pour cent ont été informées sur le projet de test pour le VIH/SIDA et 76 pour cent parmi elles ont aussi accepté volontairement de le subir.

La dépendance économique des femmes vis-à-vis des hommes alourdit aussi la charge de la propagation de l'épidémie du VIH/SIDA, estime Marième Soumaré, coordonnatrice de l'Association pour les femmes à risque face au SIDA (AWA, synonyme de EVE, nom symbolique de la première femme sur la terre). AWA est une organisation non gouvernementale (ONG).

"La pauvreté est le lit du problème et c'est connu, les femmes constituent la couche de la population sénégalaise la plus pauvre", avance Soumaré pour expliquer la féminisation du SIDA au Sénégal.

La coordonnatrice de AWA, dont l'association à pour but de venir en aide aux femmes à risque (prostituées, femmes en rupture familiale), pointe du doigt également "les conditions sociales et religieuses en vigueur au Sénégal qui font que les "femmes acceptent sans broncher les relations sexuelles à risque".

Créée à Dakar en 1996, AWA consacre son action dans la prévention de l'épidémie en initiant des séances de sensibilisation dans les principaux lieux de rencontre (bars, boîtes de nuit, groupements de femmes etc.).

L'association a aussi initié, en faveur des femmes à risque vivant ou non avec le VIH/SIDA, des activités génératrices de revenus sous la forme de micro-projets individuels.

L'assistance financière, psychologique, sociale apportée par un grand nombre d'ONG sénégalaises aux femmes à risque infectées par le VIH/SIDA, est d'autant plus nécessaire qu'il a été généralement constaté, qu'une fois atteintes, les femmes, font l'objet d'une discrimination qui les pousse à vivre en secret avec la maladie. Loin de s'inquiéter de la féminisation galopante du SIDA, les autorités médicales du Sénégal ont axé leur politique de lutte contre le SIDA, principalement sur la prévention et la prise en charge des malades. Un plan stratégique de lutte contre la pandémie a été mis en place pour la période 2000-2006, avec comme objectif de maintenir ou de faire baisser le taux actuel de prévalence du VIH/SIDA.

Selon Dr Ndoye du CNLS, le traitement anti-rétroviral figure en bonne place dans ce plan, car ce pays a été l'un des premiers à mettre en place, en 1998, l'Initiative sénégalaise d'accès aux anti-rétroviraux (ISAARV) qui permet à 800 malades sénégalais de bénéficier, gratuitement ou à un prix modique, du traitement contre le VIH/SIDA. Un montant de 700.000 FCFA (environ 1.077 dollars US) est nécessaire pour le traitement annuel d'un sidéen. En 2006, l'Etat sénégalais prévoit, selon le plan stratégique, de traiter plus de 7.000 personnes vivant avec le VIH, si le taux actuel de prévalence se maintient. Ce qui devrait correspondre à un budget annuel de quelque 4 milliards de FCFA (environ 6,153 millions de dollars US). D'où l'appel à un plan Marshall lancé par Dr Ndoye pour une meilleure accessibilité aux anti-rétroviraux.