KINSHASA, 7 déc. (IPS) – Des femmes volontaires ont parlé de leur séropositivité et encouragé publiquement, à Kinshasa, leurs concitoyens congolais "séro-ignorants" à passer le test de dépistage du VIH/SIDA pour connaître leur état sérologique, à l'occasion de la journée mondiale consacrée à la pandémie, le 1er décembre.
Parmi les volontaires, Aline Okongo, veuve du Dr Pierre Numbi, mort il y a six ans de SIDA. Dotée d'une corpulence inexplicable en dépit de sa séropositivité, Okongo se veut "l'illustration parfaite" de la personne qui, bien que vivant avec le VIH/SIDA, a vaincu la hantise d'une mort imminente. "Le remède, c'est le courage de passer le test de dépistage et de gérer cette situation comme toute personne souffrant d'un handicap quelconque tout en sachant que c'est pour la vie", déclare-t-elle. Le langage cru de dame Okongo avait l'avantage d'être pédagogique, mais il a tout de même froissé certaines filles non encore familiarisées avec ce genre de vocabulaire, de même que ses propos ont effrayé l'assistance. Aucune des jeunes filles n'a réussi à franchir le pas vers le coin de la salle aménagé pour le dépistage volontaire. Irène Ngawali, 18 ans, reconnaît avoir un copain, mais ne pourra, en aucune façon, passer le test : "Et si jamais, le test se révèle positif? Mon copain, mes parents me rejetteraient".
La même réaction a été enregistrée chez des garçons de même âge. Mais, l'organisation avait prévu un programme qui allait dédramatiser la situation. Deux dames et deux messieurs, dans la trentaine, ont alors accepté de passer le test, et toutes les quatre personnes avaient heureusement été déclarées séronégatives. Les personnes déclarées séropositives ont plus intéressé les journalistes par leur côté dramatique, mais aussi par leur courage et leur volontarisme, comme la petite Adolo Magali, 12 ans, séropositive de naissance, visiblement éduquée dans ce sens. Les larmes aux yeux, elle raconte son drame devant caméras et micros.
"Quand j'étais petite, une copine m'a insultée en disant que j'avais attrapé le SIDA. La nouvelle s'est répandue dans le quartier et je fus la risée de tout le monde. Ne sachant ce que cela signifiait exactement, je me suis plainte auprès de ma mère et je me rappelle qu'elle pleura. C'est l'un de mes oncles, et non ma mère, qui m'amena chez un médecin. Ma mère est morte. Je n'ai pas de père. Je vis maintenant chez le médecin", déclare Magali. Le médecin, c'est le Dr Gil Kabwika, coordonnateur de l'organisation non gouvernementale (ONG) "Check up pour tous", qui s'occupe de la promotion du dépistage volontaire. Il a pris en charge la petite Magali à l'âge de cinq ans et l'aide, dit-il, "à devenir une femme responsable, en rapport avec son état sérologique". Une expérience enrichissante sur le plan scientifique, mais beaucoup moins par rapport à l'équilibre social de l'enfant, selon un sociologue. A 12 ans, Adolo Magali passe toujours pour un enfant de cinq ans.
"Le VIH/SIDA est plus dévastateur que la guerre qui, en quatre ans, a emporté plus de 3 millions de vies humaines en République démocratique du Congo" (RDC), a affirmé Dr François Lepira, directeur du Programme national de Lutte contre le SIDA (PNLS), à l'ouverture de la journée mondiale à Kinshasa, la capitale de la RDC.
Se fondant sur le fait que les troupes qui ont envahi le Congo viennent des pays à très forte prévalence du VIH/SIDA, notamment le Rwanda, l'Ouganda et le Burundi, Dr Lepira estime que de 4,5 à 5 pour cent avant 1998, l'année du déclenchement de la guerre, le taux moyen de prévalence en RDC "a littéralement bondi en 2001, atteignant des sommets de 27 pour cent dans les régions sous contrôle de la rébellion". C'est le cas à Kindu, province du Maniema, que viennent de quitter les troupes rwandaises à la suite des accords de Pretoria alors qu'à Kinshasa, ce taux se maintient à 5 pour cent.
"La présence des armées étrangères a fortement accéléré la situation du SIDA, de 15 à 20 pour cent", a-t-il ajouté. Dr Lepira a regretté que les femmes soient les plus affectées par la maladie, "non seulement du fait de la pauvreté généralisée dans le pays, conséquence de la guerre, mais aussi de la précocité sexuelle des jeunes filles". Aussi la journée du 1er décembre a-t-elle pris une coloration féminine et militaire à travers la participation de nombreuses femmes et de militaires. Jeunes lycéennes, femmes d'affaires, militaires et policiers des deux sexes ont répondu nombreux au rendez-vous du 1er décembre, mais bon nombre d'entre eux beaucoup plus par curiosité pour s'informer sur la maladie. Le représentant du gouvernement, Dr Léonard Mashako Mamba, a fourni des statistiques inquiétantes sur l'évolution du VIH/SIDA en RDC. Il estime à trois millions, le nombre de Congolais séropositifs sur une population totale de quelque 60 millions d'habitants. "De ces trois millions de séropositifs", dit-il, "un million de personnes ont déjà déclaré la maladie. Le traitement anti-rétroviraux n'est disponible que pour 100.000 malades. Malheureusement, il coûte encore trop cher pour la petite bourse du Congolais moyen. Mais le gouvernement ne peut pas descendre plus bas". En effet, le malade doit débourser encore 60 dollars US par mois pour son traitement anti-rétroviraux (ARV). C'est le prix minimum que le gouvernement a fixé afin de le mettre à la disposition des malades congolais. Jusqu'ici, selon le directeur du PNLS, à peine 313 malades suivent le traitement ARV. La RDC, qui vit une situation de guerre depuis 1998, est, malgré ses ressources naturelles énormes, l'un des pays africains dont les populations sont les plus pauvres. Selon un fonctionnaire de l'Institut national des statistiques, entre 90 et 92 pour cent des Congolais vivent sous le seuil de pauvreté.

