NAIROBI, 20 sept (IPS) – Un air de joie prévalait mercredi à la réunion très attendue pour annoncer le candidat commun pour la plus grande formation d'opposition du Kenya, le National Alliance Party of Kenya (NAK) – l'aboutissement de 18 mois d'intenses négociations.
Les députés et partisans du parti chantaient "Mwenge" comme les dirigeants de la formation passaient en groupe en faisant un V de la victoire du NAK.
Mwenge est le terme Kiswahili pour dire torche, qui est le symbole du NAK.
"Le Conseil du NAK a nommé par consensus l'honorable Mwai Kibaki pour être le candidat du NAK dans les prochaines élections présidentielles générales", a annoncé Noah Wekesa, président de la commission de coordination du NAK, sous un tonnerre d'applaudissements. Kibaki est le leader de l'opposition officielle au Kénya, le Parti démocratique (DP).
Kijana Wamalwa, leader de Ford Kenya, a été choisi comme vice-président et Charity Ngilu du Parti national du Kenya comme Premier ministre. Le NAK promet de former un gouvernement de large union nationale s'il gagne les élections de décembre.
"Le NAK s'assurera que ce gouvernement représente et reflète la mosaïque de la société kenyane en tenant pleinement compte des intérêts régionaux, de genre, de la jeunesse, et de la minorité", a déclaré Wekesa.
"Tous les Kényans doivent se mettre ensemble dans l'urgente tâche de reconstruction de notre société et de notre économie qui ont été détruites par plus de deux décennies de dictature, de corruption et de mauvaise gestion de la part du président Daniel Arap Moï et de la KANU (parti au pouvoir)", a-t-il recommandé.
"Nous demandons à tous les Kényans de se lever et de se joindre au NAK dans ce dernier effort pour mettre la KANU et Moï là où ils devraient être – dans la poubelle du musée de la tyrannie et de l'oppression, de la corruption et des crimes contre l'humanité", a-t-il conclu, dans un tonnerre d'applaudissements.
Le NAK dit que ses priorités seront de s'attaquer au chômage, à la pauvreté, au manque d'investissement au Kenya et au sentiment d'impuissance au sein de la jeunesse. Les soi-disant "Trois grands" politiciens dirigent les trois plus grands partis d'opposition au Kenya.
Ils ont obtenu la majorité des voix dans les deux dernières élections multipartites. Mais ils n'ont jamais pu battre le parti au pouvoir – KANU – parce les voix ont été partagées entre eux.
En 1997, Kibaki a recueilli 1,9 million de voix contre 2,4 millions pour le Président Moï. Wamalwa et Ngilu ont obtenu à deux un autre million de voix.
Le NAK rassemble 14 partis politiques et organisations de la société civile.
Le fait que le NAK ait réussi à choisir un candidat commun à la présidentielle marque une importante avancée pour l'opposition au Kenya.
C'est la première fois, depuis l'introduction de la démocratie multipartite en 1992, qu'ils ont réussi à s'unir. Le NAK est également en négociations avec un groupe de rebelles de la KANU, appelé "Rainbow Alliance"(Alliance Arc-en-ciel), et d'autres groupes de l'opposition dans le but de former une Super alliance pour battre le gouvernement. Si la Super alliance se matérialise, elle représentera un formidable défi pour le Kenya African National Union (l'Union nationale africaine du Kenya – KANU).
Cela ennuie sérieusement Moï, qui n'est pas habitué à être contesté par des membres de son parti. Mercredi matin, de hauts responsables de la KANU ont tenu leur seconde réunion de crise en 10 jours.
Contrairement à son habitude, Moï n'avait pas fait de déclaration à la sortie de la réunion, ce qui indique la profondeur des hostilités entre les loyalistes de Moï et les rebelles de Rainbow Alliance. Des sources soulignent que des mots durs ont été échangés à huis clos.
Le "Rainbow Alliance" fait pression sur Moï, qui a dirigé le pays depuis 1978, pour qu'il utilise un vote secret pour choisir son successeur à une prochaine conférence nationale des délégués. Mais le président a déjà choisi Uhuru Kenyatta et parcourt le pays pour le présenter aux électeurs kényans.
Kenyatta, 40 ans, est un novice en politique, un député nommé (par le président), dont l'atout principal est qu'il est le fils du père fondateur du Kenya, Jomo Kenyatta. Les détracteurs accusent Moï, 78 ans, de l'avoir choisi parce qu'il sait qu'il peut le manipuler.
Le gouvernement a été sérieusement secoué par une grande manifestation conjointe dimanche entre le Rainbow Alliance, le NAK et le Ford-People de Simeon Nyachae dans la ville de Kisumu, dans l'ouest du pays, une première dans l'histoire de la politique kenyane.
Wekesa croit que les rebelles de la KANU, conduits par le secrétaire général Raila Odinga et le vice-président George Saitoti, récemment démis de ses fonctions, vont rejoindre l'opposition.
"Ils ont déclaré qu'ils savent que le président Moï n'acceptera pas nos conditions et nous rejoindrons l'opposition. Ils l'ont fait savoir à plusieurs occasions comme à Kisumu", a-t-il indiqué à IPS.
La vitesse à laquelle les loyautés politiques changent au Kenya fait qu'il est difficile de deviner ce qui se passera prochainement.
"Rien ne peut être prédit maintenant", affirme le politologue John Githongo.
"Qui aurait pu imaginer, il y a quelques mois, que le vice-président de la République fasse partie d'un groupe qui ressemble à, donne l'impression de, parle comme une partie de l'opposition? Tout est absolument possible".
Selon lui, une Super alliance "est la direction naturelle pour que les choses se passent selon les règles de la stratégie", mais, avertit-il, "les politiciens kényans ne pensent souvent pas en fonction de la stratégie".
Plusieurs observateurs croient que Kenyatta a encore de très bonnes chances de gagner les élections. Il a la machine d'Etat derrière lui et il existe encore beaucoup trop de gens aspirant à être président dans l'opposition pour que tous s'unissent contre lui.
La politique kényane est beaucoup trop basée sur l'arithmétique ethnique.
Kenyatta et Kibaki sont tous deux Kikuyu, le plus grand groupe ethnique au Kenya. Il serait intéressant de voir comment les voix seront partagées entre eux.
Les Kikuyus ont été farouchement opposés au gouvernement pendant la dernière décennie, mais ont commencé par adhérer à la KANU depuis que Kenyatta est devenu son candidat politique. Même le bras droit et chef financier de Kibaki, Njenga Karume, a changé son allégeance le mois dernier, symbolisant ainsi la nature des politiciens kényans.

