ABIDJAN, 21 sept (IPS) – Le général Robert Guéi est mort d'une balle dans la tête et d'une autre dans le dos. Son épouse Rose Doudou a reçu également une balle dans la tête, tandis que leurs enfants – dont deux de moins de dix ans – ont été criblés de balles jeudi à Abidjan, en Côte d'Ivoire.
Les trois aides de camps de service et l'ensemble du personnel domestique présent au domicile de Guéi ce jeudi ont subi le même sort. Aucune vie humaine n'a été épargnée au passage d'un commando de gendarmes envoyé le 19 septembre chez le général Guéi, ancien chef de la junte au pouvoir de décembre 1999 à octobre 2000 et président de l'Union pour la paix et la démocratie en Côte d'Ivoire (UDPCI).
Très tôt ce jeudi, le gouvernement, par la voix du ministre de la Défense, Moïse Lida Kouassi, avait accusé Guéi d'être l'instigateur du mouvement des soldats en mutinerie et de tentative de coup d'Etat à Abidjan, la capitale économique ivoirienne. Pourtant, selon Lida Kouassi, ce commando était parti assurer la sécurité du général Guéi. Il en était de même pour les autres leaders politiques, Alassane Dramane Ouattara du Rassemblement des républicains (RDR) et Henri Konan Bédié du Parti démocratique de Côte d'Ivoire (PDCI). Une confusion totale s'est alors installée sur l'ensemble du pays. Avant la fin de la première journée de la mutinerie, le ministre de l'Intérieur, Emile Boga Doudou, a été retrouvé mort dans sa résidence.
Des sources non officielles dressent un bilan provisoire d'environ 270 morts et 300 blessés depuis le début de la mutinerie.
Analysant la situation de la famille de Guéi, la population évoque de plus en plus la thèse d'un "crime planifié" du pouvoir contre les leaders de l'opposition. "Il a été exécuté avec tous ceux qui se trouvaient dans sa maison. C'est un crime qui ne doit pas rester impuni, sinon comment comprendre que des femmes et des enfants soient tués parce qu'on soupçonne simplement leur époux ou leur père pour un coup d'Etat", soutient Yacouba Sylla, reporter photographe qui sillonne les rues d'Abidjan depuis le début de la mutinerie.
Le capitaine Fabien Coulibaly, aide du camp du général Guéi, a été criblé de balles. Défiguré, il a été retrouvé pratiquement nu avec quatre autres personnes non identifiées dans une fosse. "Ce que nous vivons est propre à un état martial", affirme Abou Diallo de l'Union des jeunes d'Adjamé, un quartier d'Abidjan. En effet, depuis vendredi, tous les quartiers précaires d'Abidjan sont rasés et incendiés par les gendarmes. Pour eux, c'est le refuge des assaillants.
"J'ai perdu toutes mes affaires quand j'avais fui en voyant les forces de l'ordre arriver excitées dans notre quartier", explique Viviane Gbaé qui déclare avoir eu la vie sauve grâce à un gardien d'immeuble qui l'a accueillie avec ses deux petits enfants. "Beaucoup de mes voisins ont été enlevés et envoyés dans des destinations inconnues. Je suis vraiment inquiète pour mon pays", ajoute-t-elle.
Tout a commencé ce jeudi à l'aube où les Abidjanais se sont réveillés sous les tirs d'armes automatiques dont le Plateau (quartier des affaires) et Agban (le plus grand camp de gendarmerie d'Abidjan) ont été les principales cibles. Les meneurs de ce mouvement se réclament d'un contingent de 750 recrues que le ministre de la Défense s'apprêtait à démobiliser et à reverser dans la vie civile. Peu après le lancement du mouvement, Lida Kouassi l'a qualifié de tentative de coup d'Etat, invitant les forces armées nationales à tout mettre en œuvre pour dérouter les assaillants. Et les choses sont allées très vite durant cette journée.
Dans la soirée, la télévision nationale montre le corps du général Guéi couché dans des herbes sur la voie menant à Cocody, zone résidentielle où se trouve la télévision. Ce film a indigné plusieurs personnes à Abidjan. "Cet homme, malgré ses défauts, a été un moment donné le chef de notre Etat.
C'est regrettable qu'on nous balance de cette manière son corps dans la rue", se plaint Lou Rachel Zah, couturière à Abidjan. Djatou Fofana de l'organisation non gouvernementale (ONG) SOS-Jeunesse en danger, trouve grossières les déclarations du gouvernement sur les conditions du décès du général Guéi. "On nous fait croire qu'il partait faire une déclaration à la télévision comme nouveau chef d'Etat. Alors qu'il était vêtu d'un simple jogging et d'un polo. Il n'y a aucune trace de sang sur le lieu où son corps a été découvert. C'est scandaleux tout ça", renchérit-elle.
Abondant dans le même sens, André Gueu, instituteur, s'étonne qu'un instigateur de coup d'Etat parte à la télévision avec un cortège de trois voitures dont un taxi-ville. "Le sergent Aimé Ahossi de la gendarmerie nationale devrait avoir honte de faire une telle déclaration à la presse internationale", dit-il. "La communauté internationale ne doit pas se limiter à condamner un coup d'Etat dont les vrais instigateurs sont tapis dans les rangs du pouvoir. Il faut qu'elle exige de la Côte d'Ivoire une enquête internationale sur les crimes que le pouvoir Gbagbo est en train de commettre", ajoute Gueu. Par ailleurs, la maison de l'ancien Premier ministre Ouattara et président du RDR a été pillée vendredi matin à Abidjan. Son aide de camp, envoyé constater les dégâts, a été enlevé et serait mort, selon des sources non encore confirmées. Ce qui fait dire aux sympathisants de Ouattara qu'il aurait subi le même sort que Guéi s'il ne s'était pas réfugié très tôt jeudi matin chez l'ambassadeur d'Allemagne, son voisin. "Gbagbo veut éliminer, avec la complicité de Lida Kouassi, tous les opposants à son régime", affirme Gnamien Kouadio, un membre de la jeunesse du RDR.
A Bouaké, deuxième ville du pays (400 km) et Korhogo (580 km) au nord d'Abidjan, les mutins avaient toujours le contrôle des deux villes samedi à l'aube, troisième jour de la mutinerie. L'assaut final annoncé pour vendredi par le ministre de la Défense n'a pas eu lieu. La médiation entamée par le ministre des Sports, François Amichia, pris en otage depuis jeudi à Bouaké, n'a pas abouti. Le gouvernement refuse toute négociation si les rebelles sont armés. Ceux-ci refusent de déposer les armes et annoncent être prêts à progresser samedi pour atteindre Yamoussoukro située à 106 km de Bouaké, plus au sud.
La situation en Côte d'Ivoire, qui "demeurait préoccupante" jeudi soir pour les autorités françaises, a poussé le président Laurent Gbagbo à écourter sa visite officielle en Italie. Rentré vendredi soir à Abidjan, il a fait une déclaration de "guerre contre les ennemis de la Côte d'Ivoire", rejetant toute possibilité de négociation avec les mutins.

