FREETOWN, 13 sept (IPS) – Les amputés de la Sierra Leone ont renouvelé leur menace de boycotter la Commission vérité et réconciliation (CVR) du pays, qui devrait commencer ses opérations en novembre.
"Nous avons pris cette décision parce que nous ne pouvons pas continuer à vivre sur les promesses faites par les politiciens", a indiqué à IPS jeudi, le président de l'Association des amputés, Lamin Jusu-Jaka.
La semaine dernière, le président Ahmed Tejan Kabbah a persuadé les amputés d'abandonner leur menace et de coopérer avec la commission.
Les amputés ont exigé un sac de riz chacun, plus 200.000 Le (environ 100 dollars US chacun), à leur donner chaque mois pendant le reste de leur vie.
Ils ont également demandé que le gouvernement éduque leurs enfants. "Nous avons été handicapés à vie et nous ne pouvons plus être productifs", a signifié l'association dans une déclaration, parvenue à IPS, jeudi.
Les amputés se sont élevés contre ce qu'ils décrivent comme les préférences du gouvernement pour les ex-combattants, qui ont été accusés d'une grande partie des atrocités commises durant la guerre civile sierra-léonaise de 1991 à 2001.
Dans les domaines de renforcement de capacités, de réintégration et de décaissements d'allocations en espèces, les ex-combattants ont été beaucoup avantagés. "C'est injuste et offensant", déclare avec véhémence Issa Jalloh, un homme âgée de 47 ans dont les mains auraient été coupées par les forces rebelles.
Jalloh ajoute : "Nous pensions que le gouvernement et les donateurs internationaux pouvaient nous accorder l'attention souhaitée, comme le prévoyait l'accord qui a amené la paix à ce pays".
L'accord de paix de 1999, signé dans la capitale togolaise Lomé, prévoit la création d'un Fonds spécial, qui reste encore à être créé. En conséquence, le camp à l'ouest de Freetown, où vivent les amputés, dépend principalement de la largesse des donateurs étrangers.
Le gouvernement estime qu'il ne peut pas créer le fonds à cause de difficultés financières. Et, dans une déclaration, il indique que "nous considérons la fin de la guerre comme le prix que nous payons tous pour la paix".
Le gouvernement ajoute qu'il oriente les donateurs vers le camp de réfugiés et que c'est une indication de son intérêt pour les victimes de guerre. Durant la guerre sierra-léonaise – qui a duré 10 ans – et a pris fin en 2001, des centaines de civils ont eu leurs mains, leurs pieds et d'autres parties de leurs corps grossièrement mutilés par les forces combattantes, pour la plupart par l'utilisation des machettes. Ces amputés ont été, plus tard, regroupés dans un camp le long de la route Aberdeen, dans l'ouest de la capitale Freetown. "On a fait d'eux une sorte de musée où les dignitaires de passage sont amenés par les autorités pour attirer le soutien des donateurs, mais à la fin de la journée, eux-mêmes bénéficient à peine de l'aide donnée", affirme Peter Dumbuya, un assistant social à Freetown.
Récemment, le Conseil norvégien pour les réfugiés, une organisation non gouvernementale, s'est lancé dans la construction d'abris pour les familles des amputés, ce qui semble avoir allégé leurs problèmes d'hébergement.
"Ceci est louable, venant de la part des donateurs internationaux", remarque Jusu-Jaka qui demande : "mais que fait notre propre gouvernement?" Les amputés veulent également que le gouvernement leur garantisse, à eux et à leurs familles, des soins de santé gratuits. Ils veulent également des maisons pour leurs collègues qui n'ont pas bénéficié de l'aide norvégienne. Bien que le gouvernement n'ait pris aucun engagement clair concernant les demandes des amputés, le président a promis de parler de leur cas devant l'Assemblée générale des Nations Unies, où il espère prendre la parole le mois prochain.
Mais les amputés ne sont pas impressionnés. Ils soutiennent que les politiciens leur font souvent des promesses qu'ils ne tiennent jamais. Un amputé visiblement fâché déclare : "nous boycotterons certainement la CVR".
Les amputés constituent une partie cruciale de la Commission vérité, qui vise à instruire un registre historique impartial des atrocités commises au cours de la guerre. Sans leur coopération, tout l'objectif de la CVR sera voué à l'échec, a reconnu l'évêque Joseph Humper, qui préside la commission.
Les membres de la CVR ont récemment visité le camp pour persuader les amputés, mais ont été rabroués.
L'impasse arrive au mauvais moment pour la Commission vérité qui se bat pour atteindre son objectif de collecte de fonds de six millions de dollars US.
"C'est en effet une situation fluctuante qui laisse le mouvement de reconstruction de la Sierra Léone à la croisée des chemins", affirme Thomas Johnson, un politologue à Freetown.
Plusieurs milliers de Sierra Léonais avaient eu leurs membres amputés durant la guerre entre les soldats gouvernementaux et les rebelles du Front révolutionnaire uni (RUF). Les rebelles auraient commis la plupart des atrocités, selon l'agence de presse des Nations Unies, IRIN.
L'organisation humanitaire internationale Médecins sans frontière (MSF) a rapporté que les amputés – dont les membres ont été brutalement coupés pour la grande partie – avaient vécu avec des souffrances pendant près de quatre ans après l'amputation. Plusieurs d'entre eux souffraient "de douleurs de guibolles et de fantasme", affirme-t-elle.
Au moins 1.000 amputés seraient en vie en Sierra Léone; plusieurs autres de ceux dont les membres ont été amputés sont morts d'infection ou de blessures associées, indique IRIN.

