LOME, 4 sept (IPS) – Considérée comme un secteur à risque et peu rentable, l'agriculture africaine n'a pas souvent accès aux services financiers tels que le crédit et l'assurance.
Mais des institutions financières réfléchissent à de nouvelles orientations pour donner espoir aux agriculteurs ouest-africains.
Les agriculteurs africains sont souvent confrontés à des difficultés pour avoir accès aux crédits. Cette situation a des effets négatifs sur leur production qui ne parvient pas à se moderniser. Les cultivateurs déplorent leur incapacité à obtenir des prêts bancaires pour acheter des machines agricoles, des intrants pour leurs fermes. Pour Jean Tsèvi, agriculteur à Agou Tomégbé, une localité située à 155 km au nord-ouest de Lomé, la capitale du Togo, ce blocage freine l'évolution de leurs productions.
"J'ai tout fait pour obtenir un crédit afin de faire des achats d'intrants, mais les structures bancaires ont refusé sans me donner les raisons de ce refus", affirme Tsévi, très amer.
"Les banques demandent des garanties autres que les pièces d'identité", indique Dovéné Amouzou, cutivatrice à Kpélé Dafo, une localité de la région de Kpalimé (160 km au nord-ouest de Lomé).
Selon elle, les femmes sont plus pénalisées par la réaction des banquiers.
"La majorioté des femmes du monde rural n'ont de d'acte de naissance pour établir une carte d'identité", révèle Amouzou.
Elle confie à IPS que "l'une de ses voisines, qui n'a pas de pièce d'identité, a presque été chassée par les responsables d'une coopérative d'épargne et de crédit". Les interventions des établissements bancaires et financiers classiques sont sporadiques et exigent la constitution d'une batterie de garanties souvent extra-agricoles. En fait, ce sont les petits producteurs de l'agriculture vivrière qui souffrent le plus de ces exigences bancaires parce qu'ils ne possèdent pas souvent de biens matériels (maisons, terrains, etc.) dont la valeur peut être acceptée comme une garantie par les banques. "Tout producteur agricole peut bénéficier d'un crédit s'il dispose d'une garantie", affirme un banquier de Cotonou, au Bénin, qui a requis l'anonymat. Selon lui, "les petits paysans sont difficilement solvables parce qu'ils ont de nombreux problèmes de famille et qu'ils s'engagent souvent dans des dépenses de prestige". Pour la campagne du coton, par exemple, la Société nationale pour la promotion agricole, l'entreprise publique qui s'occupe de la filière coton au Bénin, obtient chaque année, des banques commerciales, un crédit de quelque 40 milliards de francs CFA (environ 61 millions de dollars US pour financer l'achat des intrants agricoles nécessaires à cette culture de rente. Face à cette situation, quelque 100 participants à un atelier de l'Association africaine de crédit rural et agricole (AFRACA) proposent des stratégies pour soutenir le secteur agricole qui reçoit de moins en moins d'investissements en Afrique, malgré ses potentialités de diversification des sources de croissance. Organisé en août au siège de la Banque ouest-africaine de développement (BOAD) à Lomé, au Togo, l'atelier a porté sur "Le rôle des banques commerciales dans le financement du monde rural et/ou la micro-finance". Selon Gédéon Muriuki, président de l'AFRACA, le thème de cet atelier "est crucial pour contribuer à la solution des problèmes d'articulation entre les banques commerciales et les institutions de micro-finance pour mieux répondre aux besoins de financement de l'agriculture". Son collègue, Rasmane Ouedraogo, secrétaire général de l'AFRACA, a relevé que le monde rural et l'agriculture, dans la sous-région, sont encore l'objet d'une petite attention de la part des institutions de financement malgré le nombre d'actifs qu'ils emploient et leur contribution dans la constitution du Produit intérieur brut (PIB). "Le secteur agricole occupe une place dominante, entre 30 et 35 pour cent du PIB, 65 et 85 pour cent de la population active, 60 et 80 pour cent des recettes d'exportation" de l'ensemble des pays membres de l'Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA), explique Ouedraogo. Mais ce secteur n'arrive pas à moderniser ses structures de production. L'UEMOA et la BOAD comptent huit pays membres : le Bénin, le Burkina Faso, la Côte d'Ivoire, la Guinée-Bissau, le Mali, le Niger, le Sénégal et le Togo. La rencontre de Lomé, qui a réuni des représentants des banques commerciales, des banques centrales, des associations professionnelles de banques et autres institutions financières, a été l'occasion de définir des orientations pour mieux soutenir et améliorer le financement du monde rural dans la sous-région. Les discussions ont aussi porté sur la nécessité d'instituer des fonds de calamité, de bonification et de garantie pour les crédits accordés au secteur rural. "Nous avons trouvé qu'il faut renforcer les capacités au sein des institutions, que les banques commerciales peuvent évaluer les programmes agricoles, être à même d'évaluer les conditions de financement", déclare Pierre Claver Damiba, consultant et ancien président de la BOAD. "Nous avons aussi trouvé que quelquefois, pour financer l'agriculture, surtout l'agriculture vivrière, les ressources et les crédits sont chers; on peut trouver des formules pour bonifier les intérêts", ajoute Damiba. Les participants ont déploré que la faiblesse d'équipement des zones rurales en infrastructures de base – routes, télécommunications, énergie, eau – constitue un frein à l'établissement des banques commerciales dans ces régions. "Nous avons discuté du rôle de l'Etat, nous pensons que l'Etat a un rôle important à plusieurs niveaux en tant que souverain définissant des stratégies d'une part, et d'autre part en tant que garant de l'intérêt général. Or l'intérêt général, c'est la majorité et la majorité chez nous, c'est le monde rural", explique Damiba. "En dépit de certaines dispositions mises en place dans la zone UEMOA, les financements en direction du monde rural sont restés marginaux", constate le Premier ministre togolais, Koffi Sama, qui regrette que le financement bancaire reste surtout orienté vers le secteur commercial. Pour le secrétaire général de l'AFRACA,"Nous ne pouvons pas continuer à élaborer des plans de développement pour notre continent si une très grande partie de notre population est exclue du système de financement actuel". "Aucun développement durable de nos économies n'est possible si le financement du monde rural est toujours marginalisé", soutient le président de la BOAD, Boni Yayi, ajoutant que "Les échanges à partir des diverses contributions nous ont permis d'élaborer des conclusions et des recommandations pertinentes". Le forum des institutions membres de l'AFRACA se tiendra en novembre prochain à Abuja, au Nigeria. L'AFRACA est une association de banques et d'institutions financières directement ou indirectement impliquées dans la prestation de services financiers au profit du développement rural. Créée en 1977, l'AFRACA a pour mission d'améliorer l'environnement financier rural en Afrique en définissant des cadres appropriés de politique générale pour permettre notamment aux institutions financières viables d'accroître leurs interventions dans le secteur agricole.

