FREETOWN, 25 juin (IPS) – A 10 heures du matin le 28 avril 1998, Alpha Kanu, sa femme Fatimata, et leurs six enfants marchaient à travers la brousse dans le district de Kono, à l'est de la Sierra Léone, lorsqu'ils étaient tombés sur un groupe de soldats rebelles.
Ils ont obligé Kanu à se coucher par terre, là où un des soldats lui a coupé son bras droit juste au-dessous du coude. Le soldat a pris le bras tranché, l'a giflé avec, et lui a ordonné – à lui et à sa famille – de prendre la fuite. Aucun mal n'avait été fait à sa femme et à ses enfants.
Une telle brutalité gratuite a sévi dans la guerre civile de la Sierra Léone, qui a duré dix ans. Les Nations Unies, dont le personnel militaire – composé de 17.500 hommes, en Sierra Léone organise l'opération de maintien de paix la plus importante au monde -, estiment que près de 4.000 personnes ont été victimes d'amputations, même si seulement environ le quart d'entre eux ont survécu à leurs blessures.
Les experts croient également que plus de 50.000 femmes ont été victimes de violence sexuelle durant la guerre, et que plusieurs d'entre elles ont été violées par des gangs. Des dizaines de milliers de civils ont été torturés et tués, et des centaines de milliers ont été forcés à quitter leurs maisons.
Mais la guerre est terminée maintenant, et la Sierra Léone essaie d'aller de l'avant. Plus de 70.000 ex-combattants ont déposé leurs armes dans un processus de désarmement qui a pris fin au début de cette année.
Le Président Ahmad Tejan Kabbah a prêté serment pour un second mandat le mois dernier dans la capitale Freetown, après avoir gagné une élection qui était pacifique et considérée largement comme transparente par les observateurs internationaux.
Et le pays, avec l'aide de la communauté internationale, a amorcé le processus de création du Tribunal spécial pour la Sierra Léone et d'une Commission vérité et réconciliation pour traiter des crimes perpétrés durant le conflit.
Récemment, au camp pour amputés situé à l'ouest de Freetown, Kanu essayait également d'aller de l'avant. Debout dans sa chambre obscure en toile, de huit pieds sur quatorze, Kanu parlait de l'avenir. "Je connais l'homme qui m'a fait çà", a-t-il indiqué, agitant le bout émoussé de son bras droit en l'air. "Il est en maintenant dans l'armée sierra-léonaise. Mais je pense à mes enfants et nous avons besoin de paix. Je lui pardonne".
C'est peut-être le pardon accordé à contrecœur. "Le tribunal spécial aidera notre pays", a affirmé Kanu, âgé maintenant de 38 ans. "Mais je ne peux pas aller leur dire que cet homme m'a coupé le bras. Il a une arme parce qu'il est dans l'armée. Je n'irai jamais à ce tribunal. Je laisserai Dieu combattre pour moi".
Kanu s'est installé dans cette chambre avec sa famille il y a plus de trois ans, et alors qu'il parlait, il était entouré de matelas, de tas de vêtements usés, et de sacs en plastique plein de petites choses de la vie.
Il souriait en regardant certains de ses enfants enfoncer les habits dans les sacs. Ce soir serait leur dernier jour au camp des amputés. Le lendemain matin, les camionnettes les amèneraient dans une nouvelle maison, construite pour eux en coordination avec le programme national de réinstallation des amputés et blessés de guerre.
A quelques kilomètres à l'est du camp des amputés, un autre type de réinstallation faisait son bout de chemin. Près du centre de Freetown, à l'intersection entre Hall Street et Elliot Street dans un hallier de bungalows en bois délabrés et en béton, se trouve une maison de quatre pièces en feuilles rouillées de métal ondulé. C'est la maison de dix jeunes gens qui étaient, jusqu'à l'année dernière, soldats dans la guerre civile.
Ayant tous dans les vingt cinq ans, le gouvernement a logé ses ex-combattants ici cinq mois auparavant. Ils sont vite devenus amis, et tandis que Kanu faisait ses bagages au camp des amputés de l'autre côté de la ville, les jeunes hommes étaient assis autour de leur salon se taquinant les uns et les autres à propos de leurs anciens surnoms de guerre – "Mauvais démon", "Feu rapide", "le tueur".
Un seul d'entre eux, Johannes Bahsco (ou "Colonel Bedbug"), avait appartenu au Front révolutionnaire uni (RUF), la force rebelle qui a déclenché la guerre civile en 1991. Les autres hommes avaient combattu avec les Kamajors – une milice pro-gouvernementale qui était le pire ennemi du RUF durant le conflit.
Bahsco, de loin le plus maigre du groupe, était assis dans un fauteuil entouré de ses nouveaux amis. "Nous n'en voulons à personne", a-t-il affirmé, tripotant ses bagues en or et fumant une cigarette. "Nous avons l'habitude de parler de la guerre, mais généralement nous plaisantons.
Actuellement, nous parlons surtout de notre éducation".
Ces jeunes gens sont bénéficiaires de la Commission nationale de désarmement, de démobilisation et de réintégration de la Sierra Leone. Près de 50.000 ex-combattants sont actuellement assistés par le programme, qui assure la formation professionnelle, des placements d'emploi, et des opportunités d'éducation formelle aux anciens soldats.
Bahsco suit actuellement des études en Affaires africaines et ressources humaines dans un institut universitaire local. Alors qu'il rassemblait certains de ses livres et se préparait pour aller étudier, il a admis qu'il n'était pas d'accord avec ses camarades sur au moins un sujet. Il pense que le gouvernement devrait relâcher Foday Sankoh, l'ancien chef du RUF qui est actuellement détenu dans une prison à Freetown.
"S'il relâche Sankoh, la paix sera durable", a-t-il indiqué. "S'ils ne le relâchent pas, alors, je ne peux rien dire. Le gouvernement ne devrait pas ouvrir de vieilles blessures avec le Tribunal spécial. La Commission vérité et réconciliation (TRC) devrait suffire".
Edward Macauley est un camarade de classe et un ancien kamajor qui fait maintenant des études pour devenir ingénieur. Il soutient aussi bien la création d'un Tribunal spécial que celle d'une TRC, et il était assis à côté de Bahsco et souriait. "Celui-ci était le virus le plus dangereux", a-t-il affirmé, se référant à son ancien ennemi. "Il était pire que le VIH. Mais nous nous faisons mutuellement confiance maintenant".
Remettre un pays de nouveau ensemble lorsqu'il fait face à des besoins aussi nombreux et aussi variés, est un processus incroyablement compliqué. Ilan Lax, un avocat sud-africain qui était très impliqué dans la Commission vérité et réconciliation de son pays et est membre du secrétariat intérimaire de la TRC sierra-léonaise, pense que le succès de la commission vérité dépendra des "commissaires aux pieds nus".
Les "commissaires aux pieds nus" qui désireront parcourir chaque centimètre du pays pour écouter les griefs des citoyens. Mais un autre élément important est l'argent. Le budget de fonctionnement de la TRC a été estimé à 10 millions de dollars US. Jusqu'ici, les promesses sont venues des Etats-Unis et du Royaume-Uni pour 500.000 de dollars chacun.
Pour le moment, semble-t-il, de plus en plus de victimes de la guerre – combattants comme blessés – sont heureuses de refaire leurs vies d'autres manières.
A 7 heures du matin le lendemain, Kanu et 186 autres amputés chargeaient leurs biens sur les camionnettes qui étaient alignées devant le camp. Quatre heures plus tard, Kanu était radieux au moment où il ouvrait la porte de sa nouvelle maison à Hastings, une communauté de réinstallation faite de nouvelles maisons construites à quelques kilomètres de Freetown.
L'une de ses filles contemplait, les yeux grand ouverts, le salon spacieux et les murs fraîchement peints. "Papa, est-ce notre maison?", demande-t-elle ? "Oh, je suis si content que je ne sais quoi dire", répond Kanu. "Aujourd'hui c'est une nouvelle vie".
Comme Kanu, très peu de victimes désiraient rentrer à la maison après la guerre. Plusieurs ont perdu leurs maisons et les membres de leurs familles.
D'autres étaient trop marqués psychologiquement pour se faire à l'idée de retourner à l'endroit où ils avaient été attaqués.
Presque tous ceux qui avaient été amputés ont passé quelque temps dans le camp des amputés de Freetown, et ils seront tous finalement réinstallés dans des communautés comme Hastings qui sont en train d'être construites autour de la ville – des communautés installées conjointement par le Conseil norvégien pour les réfugiés, le Programme alimentaire mondial, le CAUSE Canada et autres.
Presque tout le monde est d'avis qu'une telle assistance de la communauté internationale est nécessaire pour maintenir la paix en Sierra Léone. Mais alors que Kanu sortait par la porte arrière de sa nouvelle maison et inspectait sa cour, il exprimait un autre sentiment qui est de plus en plus populaire. "C'est là que je mettrai mon jardin", a-t-il indiqué. Je suis fatigué de quémander, quémander. Je veux être indépendant".

