WASHINGTON, 21 mars (IPS) – Vingt quatre journalistes ont été tués
dans
l'exercice de leur fonction en 2000, et 87 autres se sont
retrouvés en
prison à la fin de l'année, victimes des mesures de représailles
des
gouvernements qui trouvaient leur travail trop dangereux ou trop
embarrassant.
Ce bilan est contenu dans le dernier de la série annuelle des
rapports sur
les atteintes à la liberté de presse, publié par le Comité de
protection des
journalistes (CPJ) basé à New York.
Ces chiffres constituent toutefois une amélioration réelle au
cours des
dernières années. En 1999, 34 professionnels des médias avaient
été tués,
tandis que le nombre de journalistes emprisonnés avait diminué
sensiblement
par rapport aux 185 journalistes détenus à la fin de 1996, selon
le rapport.
Mais cette amélioration ne constitue pas un motif
d'autosatisfaction,
indique le rapport, notamment parce qu'il y a l'apparition de
nouvelles
menaces contre les journalistes, pendant que les plus anciennes
persistent.
"Au début des années 80, dans des pays comme l'Argentine et le
Chili",
selon le rapport, "les dictatures militaires étaient généralement
responsables de l'enlèvement et de la 'disparition' des
journalistes
indépendants". "Aujourd'hui, dans plusieurs cas, ce n'est pas la
force de
l'Etat mais plutôt sa faiblesse qui occasionne le danger".
"Les gangs criminels ou les factions rebelles éliminent
simplement leurs
détracteurs, sachant qu'il n'y aura aucune conséquence".
Des individus qui ne sont pas au pouvoir étaient derrière les
assassinats de
journalistes en Colombie, en Russie, au Bangladesh, en Sierra
Léone, et
probablement en Haïti et au Mozambique, entre autres, au cours de
l'année
2000, souligne le rapport.
Le rapport de 545 pages, intitulé "Atteintes à la liberté de la
presse en
2000", expose en détails 605 affaires de répression de médias
dans 131
pays. En plus des assassinats et des emprisonnements, le rapport
évoque des
cas d'attaques, de harcèlement bureaucratique, et de censure.
En plus de la réduction relative du nombre d'assassinats et
d'emprisonnements, le rapport fait ressortir un certain nombre
d'autres
caractéristiques.
Des 24 journalistes tués pour leur travail, au moins 16 ont été
assassinés,
et, dans toutes ces affaires, excepté deux, ceux qui ont ordonné
ces
meurtres étaient encore en liberté au moment où le rapport
parvenait à la
presse.
La méthode d'impunité est, selon le rapport, particulièrement
intense en
Russie, où trois journalistes ont été tués l'année dernière, et en
Colombie,
où on a enregistré trois autres assassinats de journalistes, qui
viennent
s'ajouter aux 31 journalistes tués dans ce pays au cours des dix
dernières
années.
La baisse du nombre de journalistes emprisonnés l'année dernière a
montré
clairement que les protestations internationales ont rendu les
gouvernements
plus réticents à jeter les journalistes en prison.
Mais, selon le rapport, les gouvernements en Europe de l'est et en
Amérique
latine, en particulier, semblent avoir recours à des "méthodes
plus
subtiles pour contrôler la presse", y compris les lois fiscales
répressives, les procès en diffamation, et les boycotts
publicitaires.
Les journalistes utilisent de plus en plus l'Internet et autres
technologies
de l'information pour contourner les restrictions et les censures,
mais cela
ne les a pas mis à l'abri des attaques.
En Ukraine, par exemple, Georgy Gongadze, un journaliste
d'Internet a été
enlevé et apparemment assassiné sur l'ordre de hauts
fonctionnaires de
l'Etat, tandis qu'au Mozambique, le journaliste Carlos Cardoso,
qui
distribuait ses articles d'investigation par fax, a été abattu par
des
hommes armés, qui, selon les plaignants, ont été engagés par des
intérêts
commerciaux.
Par ailleurs, plusieurs parmi les 22 journalistes chinois détenus
en prison
à la fin de l'année dernière étaient punis précisément parce
qu'ils
utilisaient l'Internet pour diffuser l'information.
Parmi les pays les plus dangereux pour les journalistes l'année
dernière, on
peut citer la Russie, la Colombie et la Sierra léone. Trois
journalistes ont
été tués dans chacun de ces pays.
Sur les 15 autres journalistes assassinés l'année dernière, le
Bangladesh et
les Philippines ont fait chacun deux victimes, tandis que le reste
a été tué
au Brésil, au Guatemala, en Haïti, en Inde, au Mozambique, au
Pakistan, en
Somalie, en Espagne, au Sri Lanka, en Uruguay et en Ukraine.
Le rapport indique que 20 autres journalistes ont été tués à
travers le
monde l'année dernière, mais qu'on enquête encore sur les
circonstances de
leurs décès pour déterminer s'ils ont été tués dans l'exercice de
leur
fonction ou non.
Les nouvelles n'étaient pas toutes mauvaises en 2000. En Turquie,
par
exemple, la journaliste de IPS Nadire Mader et son éditeur ont été
acquittés
après avoir été accusés d'insulte à un militaire dans un procès
fortement
médiatisé. Parallèlement, le nombre de journalistes détenus en
prison à la
fin de l'année est tombé à son niveau le plus bas (14) pendant
plus de dix ans.
En outre, deux soi-disant "ennemis de la presse", le président
de
l'ancienne Yougoslavie Slobodan Milosevic, et l'ex-président
péruvien
Alberto Fujimori, ont été démis du pouvoir. Un autre, Foday
Sankoh, chef
d'un groupe rebelle en Sierra Léone, qui prenait délibérément pour
cibles
les journalistes durant la guerre civile dans ce pays, a été
arrêté.
Le CPJ publie une liste de dix "ennemis" chaque année qui "font
preuve
d'un certain zèle dans la répression impitoyable de la liberté de
presse".
D'autre part, un certain nombre d"'ennemis" sont encore au
pouvoir, leur
zèle est resté intact, tandis que d'autres chefs d'Etat rivalisent
actuellement pour obtenir une place sur la liste.
Une autre préoccupation particulière est, selon le rapport,
l'ayatollah Ali
Khamenei, le guide suprême de l'Iran, qui semble être derrière un
assaut
conservateur ayant entraîné l'interdiction de quelque 30
publications, ainsi
que l'arrestation et les poursuites judiciaires contre certains
des
journalistes les plus remarquables du pays.
Le CPJ a également cité Jiang Zemin, le président de la Chine,
Zine
al-Abdine Ben Ali, président de la Tunisie, Nursultan Nazarbayev,
président
du Kazakhstan, le président cubain Fidel Castro, le président
angolais
Eduardo dos Santos, et Mahathir Mohamed, le Premier ministre de
Malaisie,
comme des "ennemis".
Lors de la publication du rapport lundi, les responsables du CPJ
avaient
insinué que les présidents de la Russie, du Zimbabwé et du
Vénézuéla
pourraient également faire partie de la liste l'année prochaine.
Dans une section spéciale sur la situation en Russie, le rapport a
allégué
que "l'avènement du président Vladimir Putin a donné lieu à une
atteinte
inquiétante à la liberté de la presse en Russie", reflétée par la
"censure
en Tchétchénie, les procès légaux orchestrés contre les puissants
magnats de
la presse, et les pouvoirs de surveillance élargis (pour) les
services de
sécurité".
A la publication de lundi, le CPJ a également présenté Ray Choto,
reporter
principal de l'hebdomadaire zimbabwéen "The Standard", qui a été
emprisonné et torturé en 1999, avec son rédacteur en chef, Mark
Chavanduka,
pour avoir publié un rapport relatif à un complot de coup d'Etat
contre le
président Robert Mugabé.
En présentant Choto, la directrice du CPJ, Ann Cooper, a mentionné
les
récents attentats à la bombe contre le "Daily News" à Hararé et
l'expulsion de deux journalistes étrangers du Zimbabwé. "La
presse
indépendante est de plus en plus attaquée par le gouvernement", a-
t-elle
indiqué.
Le rapport accuse le président vénézuélien Hugo Chavez Frias de
s'être servi
de ses apparitions à la radio et à la télévision pour marginaliser
et
attaquer les médias. "Jusqu'ici, la révolution bolivarienne de
(Chavez) a
été un bon sujet d'actualité. Mais si toutes les révolutions
dévoraient
leurs jeunes, les journalistes vénézuéliens feraient mieux
d'espérer que
Chavez n'a pas trop faim", affirme le rapport.

