ABIDJAN, 2 août (IPS) – Au moment où la Côte d’Ivoire est engagée sur la voie de la normalisation, les tueries dans l’ouest du pays et les bruits des armes entendus encore à Abidjan et ailleurs, confirment que la page sanglante de la crise postélectorale est encore loin d’être tournée.
Plus d’un an après l’accession du président Alassane Ouattara au pouvoir, de nombreuses personnes, plus ou moins identifiées, continuent de porter des armes de guerre et d’en faire usage dans les rues de la capitale économique ivoirienne, mais aussi dans l’ouest, le centre-ouest et l’est de ce pays d’Afrique de l’ouest.
A Abobo, Adjamé et Yopougon, trois grandes communes d’Abidjan, IPS a constaté que des soldats portant des tenues disparates, présentés tantôt comme démobilisés, tantôt comme forces régulières par les autorités gouvernementales, règnent en maîtres avec des armes au poing. Ils régulent la circulation et effectuent des contrôles de routine. Toutefois, ces soldats troublent la quiétude des populations par l’usage non contrôlé de leurs armes. Par exemple, le 24 juillet, à Abobo, un affrontement a eu lieu entre une faction des Forces républicaines de Côte d’Ivoire (FRCI) et des soldats de la police militaire des FRCI, faisant trois morts. Cette commune avait déjà enregistré, début-mars, le meurtre d’un jeune homme par des soldats, pour 600 francs CFA (environ 1,2 dollar) que les soldats lui réclamaient.
Le 27 juillet, au cours d’un contrôle, des soldats FRCI ont mitraillé, à Yopougon, un car de transport en commun. Le chauffeur du véhicule avait refusé de se soumettre à leur injonction. Trois passagers ont été grièvement blessés, selon des témoins. Deux jours plus tard, à Abengourou (est du pays), c’est un car de transport qui a été mitraillé par des hommes en armes, faisant cinq blessés, de source hospitalière. En outre, ces combattants effectuent des rafles systématiques, procèdent à des arrestations et à de longues périodes de détentions de personnes, souligne la Ligue ivoirienne des droits de l’Homme (LIDHO), une organisation non gouvernementale basée à Abidjan.
“Cela donne l’impression d’être dans un no man’s land”, déplore René Hokou Legré, président de la LIDHO. “Ce qui est inquiétant, c’est que ces soldats semblent ne pas répondre à une hiérarchie. Or, leurs actes ne peuvent plus être considérés comme des actes isolés, puisqu’ils sont à répétition”, indique-t-il à IPS.
Depuis décembre 2011, en effet, les FRCI (forces régulières) et des supplétifs dozos (chasseurs traditionnels) sont mis en cause par les populations dans des tueries de personnes innocentes.
Par exemple, à Vavoua (centre-ouest du pays), le 18 décembre, à la suite d’une altercation entre un des leurs et un civil, les FRCI avaient tué six civils. Une semaine après, dans des circonstances quasi-identiques, ces forces causaient la mort de quatre personnes à Sikensi (sud).
A la mi-février 2012, ce sont une dizaine de morts (des civils en majorité) qui ont été annoncés dans des affrontements entre les FRCI et les populations d’Arrah (est du pays), qui exigeaient le départ de ces soldats de leur localité.
“Chacun devrait comprendre que la justice privée est inacceptable dans un Etat de droit. Le recours aux autorités légales reste la voie légale pour le règlement de tout différend quelle que soit sa nature”, rappelle Yacouba Doumbia, président par intérim du Mouvement ivoirien des droits humains (MIDH), basé à Abidjan.
Pour sa part, le politologue Marcellin Tanon, basé à Abidjan, constate une sorte de laisser-aller. “Chaque fois, le gouvernement a tenté de justifier les actes et dédouaner ces forces militaires. Donc elles agissent en toute impunité et les événements de Duékoué (ouest) doivent être considérés comme l’aboutissement d’une série d’impunités”, affirme-t-il à IPS.
Le 20 juillet, en représailles au meurtre de quatre personnes au cours d’un braquage dans un quartier de Malinkés, à Duékoué, un groupe d’individus a attaqué un camp de déplacés peuplé de Guérés, faisant officiellement 11 morts, dont certains par balles. Des organisations de défense des droits de l’Homme avaient mis en cause des chasseurs traditionnels dozos, des soldats FRCI et la passivité des casques bleus des Nations Unies.
Mais à la télévision nationale, le ministre de la Défense, Paul Koffi Koffi, a annoncé, le 22 juillet, la présence, dans ce camp, d’ex-miliciens favorables à l’ancien président Laurent Gbagbo qui sortaient régulièrement du camp pour commettre des exactions. Tanon estime que cette situation est due à l’échec du processus de désarmement des ex-combattants engagés par les parties belligérantes depuis la rébellion de 2002 qui avait divisé le pays en deux pendant près d’une décennie.
Cet avis est partagé par Maurice Zagol, un autre politologue basé à Abidjan. “Le problème de ces soldats, qui ont aidé le président Ouattara à s’installer au pouvoir, est très complexe. Faire usage de la force pour les combattre ouvrira la voie à une autre rébellion”, affirme-t-il à IPS.
“N’empêche, il faut mener un désarmement complet des ex-combattants, car à la longue, il faudra craindre que les populations crient leur ras-le-bol et mettent en doute la légitimité du pouvoir”, prévient Zagol.
Joint au téléphone par IPS, le porte-parole du ministère de la Défense, le capitaine Léon Allah, a soutenu que tout était mis en œuvre par l’état-major des armées pour résoudre le problème de la circulation des armes et de la forte présence des soldats dans les rues.

