SEGOU, Mali, 22 mai (IPS) – Alors que la crise institutionnelle au Mali a pris une tournure dramatique lundi avec l’agression du président de la transition, Dioncounda Traoré, dans son bureau à Bamako, la capitale, la crise humanitaire demeure inquiétante, notamment parmi les populations du nord déplacées vers le sud.
Pourtant, des initiatives se multiplient pour venir en aide aux personnes déplacées des régions du nord du pays qui sont sous le contrôle des divers groupes armés depuis fin-mars. Par exemple à Ségou, dans le sud du Mali, les personnes déplacées commencent à recevoir une aide alimentaire. Assise à l’écart d’une foule de personnes faisant la queue devant un magasin réquisitionné par le Programme alimentaire mondial (PAM), Sokona Soumounou s’inquiète de la situation précaire dans laquelle elle vit à Ségou. «Je suis logée chez mon jeune frère ici à Ségou avec quatre élèves qui n’ont pas de parents ici», déclare-t-elle à IPS. Habillée d'un pagne jaune et coiffée d’un foulard de même couleur, cette femme de 31 ans, comme des centaines d’autres personnes déplacées à Ségou, recevait, pour la première fois, une assistance de la part d’une agence humanitaire. «La situation dans laquelle nous vivons ici n’est pas facile car personne ne nous aide. Je dois chercher un logement, mais les prix des maisons sont élevés», ajoute-t-elle.
Pour sa part, Bakary Diarra, qui enseignait à Andéraboukane, dans le nord, affirme avoir tout perdu. «Je suis venu à Ségou sans argent. Les rebelles ont emporté nos affaires, même les vêtements de ma femme et mon téléphone portable», dit-il à IPS. «Il y a beaucoup d’enseignants qui connaissent des difficultés financières après avoir fui les zones contrôlées par les rebelles. Nous ne touchons pas régulièrement nos salaires, en tout cas ceux que je connais parmi les gens qui ont quitté la région de Gao», ajoute-t-il.
L’opération de distribution de vivres, qui s’est déroulée le 20 mai, concerne toute la région de Ségou, où vivent plus de 3.600 personnes ayant fui les zones occupées par les groupes armés. A Ségou, le PAM a distribué 18 tonnes de vivres aux familles qui accueillent des personnes déplacées. «Nous leur avons donné du mil, de l’huile et des petits pois. Et nous allons continuer à venir en aide aux personnes déplacées pour qu’elles puissent se prendre en charge à travers d’autres programmes comme le projet vivres contre travail», explique Soro Mawa, qui dirige l’opération de distribution de vivres du PAM dans la ville.
«Nous nous sommes aperçu qu’il y a beaucoup de personnes déplacées vivant chez leur parents ou des connaissances à Ségou et d’autres villes en dehors des zones où il y a des centres d’accueil», ajoute-t-il.
«Ce n’est pas que la région de Ségou. De nombreuses personnes déplacées par la guerre au nord sont également accueillies dans plusieurs autres localités du sud du pays», souligne à IPS, Ibrahim Klepy, un journaliste résidant à Ségou.
Avec plus de 300.000 personnes déplacées, la crise humanitaire s’aggrave dans le nord et ailleurs. Selon l’ONG Médecin sans frontières (MSF), depuis fin janvier, près de 320.000 personnes ont fui le conflit au Mali, dont 160.000 ont rejoint des camps de réfugiés au Burkina Faso, en Mauritanie et au Niger. «Alors que l’instabilité perdure au Mali et que l’espoir d’un retour prochain au pays s’éloigne, une autre menace guette les réfugiés: la saison des pluies, qui compliquera encore plus le déploiement de l’aide», indique un communiqué publié sur le site Internet de l’ONG (http://www.msf.fr/actualite/articles/sahel-sort-160-000-refugies-maliens-impasse).
Dans le pays, plusieurs organisations de la société civile malienne et des agences humanitaires des Nations Unies sont mobilisées pour collecter des dons en faveur des populations du nord déplacées par la rébellion touarègue. «Le Haut conseil islamique a particulièrement négocié, avec les groupes armés, l’envoi d’un premier convoi (le 12 mai) dans les régions de Kidal, Gao et Tombouctou. Cette aide a pu parvenir aux populations et le gouvernement s’apprête à envoyer un second convoi», affirme à IPS, Madany Niang, l’adjoint du maire de Ségou.
«Déjà frappées par deux années de pénurie alimentaire, les populations du nord subissent un double traumatisme physique et moral, réduites aux pires privations: eau, médicaments, électricité, aliments de subsistance. Ces populations sont au bord du gouffre et chaque heure qui passe les asphyxie davantage», déclare Al Mahdi Cissé, membre du collectif 'Cri de cœur pour le nord'. Dans un manifeste publié sur Internet, ce collectif estime que s’il est impératif de rétablir l’ordre constitutionnel, il n’est pas moins urgent de rétablir un minimum d’ordre humanitaire. «Le processus de rétablissement de la constitution doit impérativement s’accompagner d’un plan d’action humanitaire tout aussi urgent pour sauver de la détresse des centaines de milliers de personnes», indique le manifeste (http://www.petitions24.net/cri_de_coeur_pour_le_nord-mali).
Mais la lenteur de l’acheminement de l’aide aux réfugiés maliens suscite des critiques. Présente en Mauritanie, au Burkina Faso et au Niger dans les camps de réfugiés maliens, l’ONG MSF juge insuffisante l’aide internationale apportée aux populations concernées. MSF demande au Haut commissariat des Nations Unies pour les réfugiés et au PAM de revoir leurs objectifs à la hausse et d’accélérer la distribution de l’aide aux réfugiés dans les trois pays voisins.
Au Mali, c’est notamment l’absence d’un couloir humanitaire qui a retardé l’acheminement de l’aide aux populations vivant dans les zones occupées par les groupes armés. «Il faut un couloir humanitaire sécurisé, que les groupes armés acceptent l’acheminement de l’aide pour que nous puissions atteindre ces populations», souligne Mawa à IPS.

