ABIDJAN, 11 mai (IPS) – Soixante-quinze victimes des atrocités de la crise postélectorale en Côte d’Ivoire, qui avaient peur de saisir la justice, vont bénéficier d’une assistance judiciaire de la Fédération internationale des ligues des droits de l'Homme (FIDH) et ses deux organisations affiliées dans ce pays.
Fatim Konaté*, 27 ans, allait avec sa tante au marché d’Abobo, au nord d’Abidjan, la capitale économique ivoirienne, un matin du 18 mars 2011. “Cinq minutes après notre passage à côté des soldats de l’armée (pro-Gbagbo) positionnés autour d'un char, un obus est tombé, puis un deuxième à une dizaine de mètres de nous. Ma tante a été projetée et est morte sur le champ”, se souvient Konaté, en larmes. Une enquête préliminaire aurait permis de déterminer que l’obus avait été tiré d’un char causant ce jour-là la mort d’une dizaine de personnes. Les conducteurs du char auraient été déjà arrêtés en juillet 2011.
Konaté a encore en mémoire le visage de ces soldats surexcités qui menaçaient tous les passants. “Ils (soldats) disaient aux passants qu’ils auraient notre peau”, raconte-t-elle à IPS. Plus d’un an après le drame, elle se dit prête à témoigner contre les meurtriers qu’elle affirme pouvoir reconnaître. “Par peur d’être tuée, je ne m’étais même pas présentée devant la Commission nationale d’enquête. Mais aujourd’hui, je suis disposée à témoigner, à dire la vérité pour que la paix soit définitive”, souligne-t-elle. Bertrand Koué*, 34 ans, lui, a fui Duékoué (ouest du pays), deux jours après l’entrée des forces pro-Ouattara dans cette ville. “Lorsqu'ils (les soldats) sont arrivés chez moi, ils ont pris ma femme et mes deux enfants. Comme ils ne m'ont pas trouvé, ils les ont exécutés pendant que j'étais caché dans un buisson non loin de là”. “A ce jour, des amis m’informent que les mêmes hommes sont sur place. Je ne peux plus y retourner. J’espère toutefois que nous allons nous retrouver devant un tribunal pour nous expliquer. J’ai besoin que justice soit rendue, même si cela ne ramènera pas ma famille”, soutient-il entre deux soupirs. Il ajoute que les événements s’étant déroulés non loin d’un buisson proche de sa maison, il peut identifier les meurtriers.
De son côté, Losséni Fofana*, 26 ans, a vu, depuis sa baraque située près de la mosquée de Yopougon-Koweit (ouest d'Abidjan), de jeunes miliciens (pro-Gbagbo) profaner le lieu de culte avant d'abattre quatre occupants. Aperçu par un des meurtriers, il a été bastonné avant d'être abandonné devant sa porte. “Ils pensaient que j'étais mort. Je saignais beaucoup et ce sont les voisins qui m'ont conduit à l'hôpital pour recevoir des soins. Depuis, je prie pour que ces gens-là, paient pour leurs crimes”, dit-il à IPS. Pour sa part, Marcelline Kouamé*, 48 ans, affirme avoir été violée à Guiglo (ouest du pays). “Parce que j’habitais près de la maison d’un militaire, à leur entrée, ils (militaires pro-Ouattara) se sont rués sur moi. Sous les yeux des enfants, ils m’ont bousculée avant de me violer. J’ai mal dans ma chair”, souligne-t-elle. Konaté, Koué, Fofana et Kouamé font partie des nombreuses victimes des graves violations des droits de l’Homme survenues en Côte d’Ivoire au cours de la crise postélectorale (2010-2011). Mais depuis la normalisation de la situation, ils n'ont jamais voulu porter plainte par peur d’éventuelles représailles, ou par manque de confiance en la justice. Mais le 2 mai, la FIDH basée à Paris et ses deux organisations affiliées en Côte d'Ivoire, la Ligue ivoirienne des droits de l'Homme (LIDHO) et le Mouvement ivoirien des droits humains (MIDH), basées à Abidjan, se sont constituées parties civiles devant les tribunaux locaux aux côtés de 75 des victimes de tous les camps impliqués dans la crise. Selon ces trois organisations, leur assistance judiciaire vise à contribuer au processus de vérité, de justice et de réconciliation engagé dans ce pays d’Afrique de l’ouest meurtri et divisé par une décennie de crise politico-militaire. Un collectif d'avocats constitué par ces organisations défendra la cause des plaignants. “Cette action judiciaire a pour objectif d'accompagner des victimes pour contribuer à l'effort de justice en Côte d'Ivoire et placer les victimes au cœur de ce processus”, avait déclaré, le 2 mai à Abidjan, Patrick Baudouin, coordonnateur du groupe d’action judiciaire de la FIDH. Les personnes concernées, selon la FIDH, ont pour la plupart été témoins d’exécutions sommaires, de meurtres dans leurs familles, ou subi des viols et autres crimes sexuels, actes de torture, destructions d'habitations, pillages… “L’objectif, c’est surtout de comprendre ce qui s’est passé. Ensuite, que les victimes soient rétablies dans leurs droits pour qu’enfin nous évitions que ce type d’événements se reproduise. C’est pourquoi nous n’avons retenu que ceux qui peuvent identifier leurs bourreaux”, explique René Hokou Legré, président de la LIDHO. “Les victimes avaient peur de représailles, peur de ne pas avoir affaire à une justice équitable. Nous les avons rassurés et pour ce qui pourrait constituer un programme de protection des témoins, cela reviendra à l’autorité publique. Nous pensons que s’il arrive un malheur pendant cette période à l’une d’entre elles, nous aurions compris beaucoup de choses”, souligne Legré à IPS. Selon Karim Ouattara, l’un des conseillers spéciaux du président de la Commission dialogue, vérité et réconciliation, la justice est surtout nécessaire pour éviter que l’impunité produise d’autres effets néfastes à l’avenir. “La Côte d’Ivoire a besoin de se réconcilier, mais il faudra la vérité et la justice. Alors s’il y a une initiative pour que des victimes s’expriment, il faudrait aussi que les coupables acceptent de reconnaître leur tort. C’est cet ensemble qui donnera corps à une paix véritable”, indique-t-il. La Commission nationale chargée d’enquêter sur les violences postélectorales, poursuit ses travaux. En février, elle avait prorogé son mandat afin de réussir une enquête impartiale et exhaustive sur les crimes commis par toutes les parties au conflit. *(Les noms des victimes sont changés pour leur sécurité).

