DROITS: Se consoler avec un verdict qui ne peut pas ramener les êtres chers

FREETOWN, 30 avr (IPS) – Saffa Momoh Lahai n'avait que deux ans lorsque son père a été tué pendant la guerre civile en Sierra Leone. Des rebelles ont attaqué leur maison familiale dans le district de Kailahun, dans l’est du pays, et ont tiré sur le père de Lahai quand il avait tenté de résister.

Plus d'une décennie plus tard, Lahai est allé au siège local du Tribunal spécial pour la Sierra Leone, à Freetown, la capitale, pour écouter la lecture du verdict du procès de Charles Taylor, l'ancien président du Libéria (1997-2003) qui a été reconnu coupable, le jeudi 26 avril, de complicité pour crimes contre l'humanité et crimes de guerre en Sierra Leone.

Ce verdict, qui a été lu par le juge Richard Lussick depuis La Haye, a été retransmis en direct à travers toute la Sierra Leone.

“Je suis tellement heureux que Taylor ait été reconnu coupable”, a déclaré Lahai à IPS, après avoir entendu le verdict qui a été rendu à La Haye, aux Pays-Bas.

“Il ne peut pas ramener mon père défunt, mais c’est bien que la justice l’ait maintenant emporté sur l'injustice et le mal, et cela me rend très heureux”.

Beaucoup de victimes de la guerre en Sierra Leone étaient simplement contentes de la décision, bien que la réponse ait été voilée. Des milliers de personnes à travers ce pays d’Afrique de l’ouest étaient assises collées aux postes de télévision ou de radio pour entendre les conclusions du tribunal. La plupart sont simplement retournées à leur vie quotidienne après la lecture du verdict.

Le mari de Haja Bintu Mansaray a été tué par des rebelles dans le district de Koinadugu, dans le nord de la Sierra Leone, juste devant elle.

“Ce verdict ne peut pas ramener mon mari, mais mes enfants et moi pouvons nous en consoler”, a indiqué Mansaray, qui a ajouté qu'elle n'oublierait jamais avoir vu son mari assassiné.

Comme beaucoup de Sierra-Léonais, elle a dit qu'elle a du mal à survivre depuis la guerre, éprouvant des difficultés à payer les frais de scolarité de ses enfants. Alors que le conflit a pris fin en 2002, le pays est resté près du fond de l'Indice de développement humain des Nations Unies, et la plupart des dommages causés ne sont pas encore réparés.

Taylor a été reconnu coupable d’avoir soutenu le Front révolutionnaire uni (RUF), une faction rebelle dirigée par Foday Sankoh, qui a envahi l'est du pays en 1991. Le RUF a déclenché 11 années de souffrances à la population civile, avec des amputations massives, viols, esclavage sexuel et l'utilisation d'enfants soldats qui caractérisaient ses campagnes. Le RUF cherchait à contrôler les riches champs de diamants alluviaux dans la partie orientale de la Sierra Leone.

Dans le district de Kono, l’une des régions qui ont le plus souffert pendant la guerre, des survivants ont déclaré qu'ils sont satisfaits du verdict de culpabilité, mais sont impatients de savoir ce que sera la peine.

“Je lui donnerais une lente agonie de la mort, parce qu'il était le seul responsable des amputations, des massacres, de la destruction des vies et des biens”, a affirmé Eric Kellie, à Koidu, la ville capitale de Kono.

Le frère et la mère de Kellie ont été tués pendant la guerre, et sa maison a été détruite. Plus d'une décennie plus tard, il essaie toujours de ramasser les morceaux.

“Cela est très difficile depuis longtemps”, a souligné Kellie.

Environ 50.000 personnes ont été tuées pendant la guerre, avec des milliers d'autres violées ou souffrant d’amputations. Et depuis la fin de la guerre, la Sierra Leone a vu beaucoup moins de soutien international que le Liberia voisin, qui a souffert de 14 années de guerre après que Taylor a envahi le pays avec une petite faction rebelle en 1989. Taylor n'a été inculpé pour aucune des atrocités commises durant la guerre au Libéria.

Eldred Collins, l'ancien porte-parole du RUF et actuel porte-parole du parti politique du même nom, a déclaré que Taylor ne devait pas être accusé pour la guerre, qu'il a attribuée plutôt à la longue histoire d’une gouvernance corrompue et injuste en Sierra Leone. Afin d'éviter un autre conflit, ces conditions doivent changer, a ajouté Collins.

Abdul Rahim Kamara, directeur de 'Manifesto 99', une organisation de défense des droits humains qui suit le tribunal spécial, a indiqué que le procès a “envoyé un message fort et clair, non seulement à la Sierra Leone, mais aussi à tout le continent: que les jours de l'impunité sont révolus”.

“Cela devrait être un avertissement à tous les responsables en fonction qu'un jour ils seront tenus responsables de ce qu'ils font”, a ajouté Kamara.

A Freetown, Alhaji Jusu Jakka, le directeur de l'Association des amputés de guerre, déclare qu'il est “heureux” et “soulagé” après avoir entendu le verdict. Mais il a souligné que le procès de Taylor a coûté beaucoup alors que peu de choses ont été faites pour les victimes de la guerre. Le procès aurait coûté 50 millions de dollars.

“La communauté internationale a dépensé plus d'argent sur les auteurs, plutôt que sur les victimes, qui ont subi les atrocités perpétrées par ces personnes”, a affirmé Jakka.

*Avec un reportage supplémentaire de Jessica McDiarmid dans le district de Kono, en Sierra Leone.