POLITIQUE-MALI: Les civils gouvernent, la junte sévit

BAMAKO, 18 avr (IPS) – La junte militaire au Mali entend avoir un droit de regard sur les institutions de transition, malgré son engagement à rendre le pouvoir aux civils à travers l’accord cadre qu’elle a signé au début du mois avec la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’ouest (CEDEAO).

A Bamako, la capitale du pays, un Premier ministre consensuel a été nommé mardi pour la transition, Cheick Modibo Diarra, 60 ans, un astrophysicien malien qui avait travaillé dans un programme de la NASA, l’agence spatiale américaine, et qui est également citoyen américain. Ancien président de Microsoft Afrique, Diarra s’est lancé en politique en 2011 en créant un parti, le Rassemblement pour le développement du Mali (RPDM), en vue de l’élection présidentielle d’avril 2012, annulée de fait par le coup d’Etat militaire du 22 mars et le contrôle du nord du pays par les rebelles touaregs du Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA). Fort des pleins pouvoirs que lui donne l’accord signé le 6 avril entre la junte et la CEDEAO, le Premier ministre doit résoudre notamment la crise au nord où le MNLA a déjà proclamé l’indépendance de la région et où sont également présents des mouvements islamistes, en particulier le groupe djihadiste, Ansar Dine, qui veut appliquer la charia (loi islamique) dans un Mali uni. Mais, au moment où les gens se félicitent de la nomination de Diarra comme Premier ministre, de nombreuses personnalités politiques et militaires de l’ancien régime du président Amadou Toumani Touré (ATT) continuent d’être arrêtées encore par les putschistes et détenues au camp militaire de Kati, à 15 kilomètres de Bamako. Mercredi matin encore, Kassoum Tapo et Tiéman Coulibaly, deux leaders du Front anti-putsch, ont été arrêtés. «Alors qu’on salue un retour à l’ordre constitutionnel normal, il y a des gens qui sont arrêtés. Nous ne comprenons pas ces arrestations. Si on doit arrêter des gens, qu’on laisse la justice le faire», a déclaré à IPS, Hamidou Diabaté, avocat, membre du Front uni pour la sauvegarde de la démocratie et la République, un regroupement politique opposé au putsch. Parmi les personnalités arrêtées entre lundi et mardi, figurent Modibo Sidibé, ex-Premier ministre du président ATT renversé les putschistes; Soumaïla Cissé, ancien président de la Commission de l’Union économique et monétaire ouest-africaine et Babaly Ba, président directeur général de la Banque malienne de solidarité. Des personnalités militaires ont été également arrêtées: le général Sadio Gassama, ancien ministre de la Défense; le général Hamidou Sissoko, chef d’état-major particulier de l’ancien président ATT; et le général Mahamadou Diagouraga, directeur général de la police.

Pourtant, à travers l’accord du 6 avril pour une sortie de crise et un retour à l’ordre constitutionnel, la junte dirigée par le capitaine Amadou Sanogo avait accepté, sous la médiation du Burkina Faso désigné par la CEDEAO, de rendre tous les pouvoirs aux civils. Ainsi, l’ancien président de l’Assemblée nationale, Dioncounda Traoré, a été investi chef de l’Etat par intérim le 12 avril conformément à cet accord. En attendant la formation du gouvernement de transition qui doit organiser les prochaines élections, les déclarations et les arrestations menées par la junte, suscitent des inquiétudes dans la classe politique. «C’est maintenant qu’on voit le vrai visage du capitaine Sanogo. Sa seule ambition est de rester au pouvoir», a déclaré à IPS, Ousmane Maïga, membre du mouvement des jeunes l’Union pour la République et la démocratie (URD), le parti de Cissé.

Mais les actions de la junte sont soutenues par certains responsables de la société civile. Interrogé par IPS, Hamadoun Amion Guindo, président de la Confédération syndicale des travailleurs du Mali, affirme que les militaires doivent achever ce qu’ils ont commencé. Plusieurs acteurs politiques, syndicalistes et associations regroupés au sein de la Coordination des organisations patriotiques du Mali, estiment que l’accord cadre signé entre la junte et la CEDEAO ne donne pas le droit au président intérimaire de diriger le pays au-delà de 40 jours. «Il faudra que les militaires et la CEDEAO trouvent une personnalité consensuelle pour remplacer Dioncounda Traoré» après ce délai, ajoute Guindo.

A Bamako, les supporters de la junte sont très nombreux, notamment parmi les couches défavorisées. Portant un macaron à l’effigie du chef de la junte, Fanta Sissoko, une habitante du quartier populaire de Medina Coura, déclare à IPS: «Si les militaires partent définitivement, les hommes politiques continueront à entretenir la corruption. Il faut de nouvelles personnalités politiques pour que le pays avance». Dans ce contexte, la tâche du nouveau Premier ministre s’annonce difficile avant même de commencer sa mission prioritaire qui est de résoudre la crise au nord. Profitant du coup d’Etat du 22 mars dernier, les rebelles touaregs du MNLA et des mouvements islamistes ont mené des attaques pour occuper les principales villes de cette région: Kidal, Gao et Tombouctou.

Depuis l’investiture du président Traoré, de premiers contacts ont été pris avec certains de ces mouvements. Et déjà, quelque 200 militaires maliens prisonniers ont été libérés par le groupe Ansar Dine, et ont été accueillis mardi par les autorités à Bamako.