ZIGUINCHOR, Sénégal, 16 avr (IPS) – Les producteurs de l’anacarde, en Casamance, dans le sud du Sénégal, en plus des difficultés liées aux phénomènes naturels, sont aussi confrontés au business des intermédiaires qui s’enrichissent sur leur dos. Résultat: les producteurs sont découragés et la production tend à baisser.
Selon les statistiques de la Chambre de commerce de Ziguinchor, la capitale régionale, cette filière agricole commerciale a produit quelque 40.000 tonnes de noix d'anacarde en 2011. Ce qui représente 20 milliards de francs CFA (environ 40 millions de dollars) de recettes, générant plus de 220.000 emplois la même année. Mais en avril, cette année, la production est seulement de 8.000 tonnes, alors qu’elle était plus de 15.000 tonnes à cette même période l’année dernière, indique Ismaëla Diémé, président de la Coopérative des producteurs agricoles de la Casamance. La production d’anacarde s’étend d’avril à juin, et la vente d'août à novembre, ajoute-t-il.
Diémé déclare à IPS que les difficultés des producteurs de l’anacarde sont d’abord liées à un manque d’organisation, et ils ne peuvent pas défendre leurs intérêts face à d’autres acteurs de la filière. «Tant qu’on sera à l’état de non organisation, il sera difficile à un partenaire, quel qu’il soit, de venir vers nous, parce qu’on n’aura pas amélioré nos techniques culturales, nos rendements; bref, on n’aura pas un visage qui inspire confiance». Elimane Dramé, transformateur de noix d'anacarde, qui exploite une unité semi-industrielle d’une capacité de 250 tonnes par an et emploie 43 personnes, dénonce l’ostracisme des banques qui, dit-il, acceptent de leur prêter à peine le tiers des montants qu’ils demandent, tout en leur fixant des délais de remboursement qui n’arrangent pas les petits producteurs. La principale difficulté, explique-t-il à IPS, c’est le financement de la production qui est saisonnière. Le producteur a besoin d'un magasin de stockage dont la construction nécessite de l'argent; mais les banquiers refusent souvent de lui faire de prêt.
Les producteurs du secteur se plaignent également des ennuis d’ordre technique, de stockage, d’acheminement des produits du lieu de production vers les centres urbains. Ils dénoncent en outre les prix dérisoires pratiqués sur le marché, pour les noix d’anacarde, s’estimant victimes des intermédiaires qui cassent les prix pour ensuite revendre cher leurs produits aux exportateurs indiens. Idrissa Diatta, producteur à Diattacounda, située à 80 kilomètres de Ziguinchor, souligne que l’une des difficultés majeures, c’est la vente de l’anacarde à un prix dérisoire, car les intermédiaires achètent le kilogramme à 300 FCFA (environ 60 cents US) sur les lieux de production, et vont le revendre à 800 FCFA (1,7 dollar) aux Indiens. Il estime que la meilleure manière de contourner cette difficulté du prix de vente est de traiter directement avec les Indiens, mais les intermédiaires s’y opposent chaque fois que les producteurs tentent de le faire. «Les Indiens ne viennent jamais sur le terrain, ils confient souvent le travail aux intermédiaires. Nous pensons nous organiser et envoyer une délégation aux Indiens acheteurs qui sont établis à Dakar (la capitale sénégalaise) afin de discuter avec eux», ajoute-t-il.
«Les intermédiaires échangent 100.000 FCFA (200 dollars) contre une tonne et demie d’anacarde. D’autres proposent 10.000 FCFA (20 dollars) pour deux sacs d’anacarde. Or, le kilogramme d’anacarde peut remonter à 400, voire 500 FCFA (environ un dollar). Ce sont les intermédiaires qui nous appauvrissent», déplore-t-il. Abdoulaye Diatta, un autre planteur, explique que parfois, les intermédiaires disent que l’offre est plus forte que la demande, ce qui entraîne la chute du prix. «Même si le dollar a chuté ou que l’offre est supérieure à la demande, on ne voit pas une seule noix d’anacarde traîner dans la brousse. Tout se vend. Présentement, ils sont en train d’échanger un sac de riz contre deux sacs d’anacarde», fustige-t-il.
Mais, Jean-Marie Badji, un intermédiaire, affirme que le prix de l’anacarde varie selon les cours mondiaux et qu’ils n’inventent rien pour tromper les producteurs. «D’abord, nous nous déplaçons dans les villages pour collecter l’anacarde. Les routes sont complètement dégradées et les transporteurs nous taxent. A cela, s’ajoute l’enclavement complet des localités. Et si on ne paye pas le kilogramme parfois entre 250 et 300 FCFA (moins d’un dollar), nous risquons de faire faillite», explique-t-il à IPS. Badji ajoute que parfois, ce sont les producteurs mêmes qui fixent le prix du kilogramme. «Nous étions dans la semaine du 2 au 6 avril dans le village de Koundomp. A cause de l’enclavement du milieu, le producteur n'a pas pu vendre son produit. Lorsqu’il nous a aperçus, il a préféré vendre tout son stock à 200 FCFA (40 cents) le kilogramme. Je ne pouvais pas refuser», dit-il. L’adjoint au gouverneur de Ziguinchor, Ibra Fall, chargé des affaires administratives de la région, pense que les difficultés de la filière sont liées à la sous-exploitation locale de la noix et de la pomme d’anacarde.
«Avec moins de cinq pour cent comme taux de transformation locale, la seule alternative qui s’offre aux producteurs, c’est vendre, sans un réel pouvoir de négociation, les noix brutes aux exportateurs. Quant à la pomme d’anacarde, elle pourrit sous les arbres, une faible quantité étant utilisée pour faire du vin de cajou», souligne-t-il.

