KENYA: Deux femmes juges de la Cour suprême décidées à travailler

NAIROBI, 16 nov (IPS) – Nancy Baraza, le juge en chef adjoint de la Cour suprême du Kenya, qui entre dans l'histoire comme étant la première femme nommée à ce poste, a commencé à remanier le système judiciaire du pays.

Le système judiciaire du Kenya est souvent accusé de corruption et d'inefficacité. On dit qu’il est aussi retardé par des règles et procédures obsolètes, et une pénurie de personnel. Ce pays d'Afrique de l’est de 40 millions d’habitants ne dispose que de 700 juges, tandis que le Canada, par exemple, compte 2.000 juges pour une population d'environ 34 millions d’habitants.

Baraza a prévenu les agents judiciaires résistant aux réformes qu'ils risquent une action disciplinaire et même le licenciement.

“Nous allons mettre en œuvre des réformes radicales, mais nécessaires, qui vont pouvoir apporter de l'efficacité, de l'équité; éliminer la corruption et inculquer la discipline parmi les (agents judiciaires)”, a déclaré Baraza à IPS.

La Cour suprême est composée du juge en chef, Willy Mutunga, son adjoint, Baraza, et cinq autres juges. Elle a été créée pour diriger la mise en œuvre de la nouvelle constitution du pays, qui a été promulguée comme loi en 2010, et pour mettre en place un système judiciaire indépendant.

Baraza a affirmé qu’un audit du personnel sera bientôt effectué pour déterminer les qualifications et les compétences des agents judiciaires et définir les besoins en personnel du système judiciaire.

“Des transferts radicaux d’agents judiciaires sont peut-être en cours afin de démanteler les cartels enracinés qui empêchent les changements dans le système judiciaire. Il y a certains responsables qui voudraient que l'ancien ordre continue. Mais nous ferons pression pour que les réformes nécessaires amènent le système judiciaire à répondre aux attentes des Kényans. Ceux qui résistent aux changements devront être éliminés”, a précisé Baraza.

Le juge en chef adjoint a servi en tant que directrice exécutive de la 'Kenya Human Rights Commission' (Commission des droits de l'Homme au Kenya) pendant plusieurs années et comme présidente de la 'Federation of Women Lawyers – Kenya' (Fédération des femmes juristes – Kenya), qui défend les droits des femmes.

Baraza a dit qu'il était nécessaire de traiter les plus d’un million de cas en souffrance dans les tribunaux dans les six prochains mois. Elle a déclaré que la 'Kenya High Court' (Haute cour du Kenya) a 2.015 cas criminels en appel en suspens, dont certains ne sont pas entendus depuis 20 ans parce que les dossiers ont disparu. La Haute cour du Kenya a compétence en matière civile et pénale, interprète la déclaration des droits et la constitution du pays, et constitue une cour d'appel pour les tribunaux inférieurs du pays.

“Nous devons trouver une solution immédiatement et avoir un remède pour toutes les parties impliquées”, a-t-elle souligné.

Ce juge a ajouté que depuis sa nomination, le pouvoir judiciaire a jusque-là numérisé plus de 60 millions de pages de cas, de 1999 à 2010, à la Haute cour.

Elle a indiqué que l’essentiel du programme de réforme comprenait la création de 14 nouveaux tribunaux dans les régions reculées du pays et l'informatisation de toutes les opérations judiciaires. Elle a promis que le public serait sous peu en mesure d'accéder aux informations sur les cas par messagerie et que la Cour suprême serait bientôt une cour informatisée. En outre, les cas à la Haute cour et à la Cour d'appel seront électroniquement fournis.

La vice-présidente de la 'Judicial Service Commission' (Commission du service judiciaire – JSC), le professeur Christine Mango, a dit que Baraza a montré ce dont elle est capable en imposant son autorité afin de débarrasser le système judiciaire de la corruption. La JSC nomme les juges.

“Lorsque nous l’avons présélectionnée pour le poste, certains ont fait du bruit, affirmant qu'elle a un penchant pour les gays et les lesbiennes et qu’elle utiliserait sa position pour consolider leurs idéaux dans notre constitution. Elle a prouvé qu'ils avaient tort en maintenant l'intégrité professionnelle et ses adversaires sont maintenant heureux qu'elle conduise le système judiciaire dans la bonne direction sans parti pris ni faveur”, a déclaré Mango.

Baraza prépare actuellement une thèse de doctorat à l'Université Kenyatta sur les droits des homosexuels.

Egalement élue avec elle, comme la seule autre femme juge de la Cour suprême du pays, est Nancy Njoki Ndungu. Cette ancienne députée était aussi commissaire à la 'Committee of Experts on Constitutional Review' (Commission des experts sur la révision de la constitution), qui a rédigé la nouvelle constitution du Kenya.

Mais pendant que ces deux femmes s'installent dans leurs nouveaux bureaux, certaines personnes espèrent qu'elles utiliseront la cour pour promouvoir les droits des minorités sexuelles au Kenya.

Dans un Kenya conservateur, les lesbiennes, gays, bisexuels et transgenres sont victimes de discrimination. L'église catholique s'oppose à la nomination des deux femmes et a affirmé: “Nous avons besoin de gens ayant une philosophie judiciaire qui reflète la loi naturelle, les valeurs culturelles, religieuses kényanes et africaines, y compris notre respect universel pour la vie…” Baraza a révélé que sa thèse de doctorat sur les droits des gays et des lesbiennes au Kenya n'était pas achevée, mais qu'elle avait remarqué que les services de santé étaient inexistants pour les gays. “Ceux qui disent que je les soutiens se précipitent. Je suis allée dans l'inconnu. Je n'ai pas encore de résultats”, a-t-elle précisé.

Toutefois, le président de la 'Gay and Lesbian Coalition of Kenya' (Coalition des gays et lesbiennes du Kenya), Maq Gitau, a déclaré que l'organisation était contente de la nomination des deux femmes, car cela signifie qu'ils ont désormais une possibilité pour résoudre leurs problèmes.

“Nous avons été condamnés pour notre position dans la société, mais nous sommes aujourd’hui heureux que la constitution accorde des droits à nous tous”, a-t-il indiqué. Gitau affirme que son organisation a déjà rencontré Baraza afin d'être reconnue et qu'ils “ont été bien reçus”.