RD CONGO: Difficile de sauver toutes les femmes victimes de fistule

KINSHASA, 19 sep (IPS) – Avec seulement 3,47 pour cent dont bénéficie le ministère de la Santé sur un budget national d’environ cinq milliards de dollars, les capacités de l’Etat sont insuffisantes pour sauver toutes les femmes victimes de fistules vaginales en République démocratique du Congo (RDC).

C’est ce qu’indique le Plan national de développement sanitaire du pays, se référant aux autres maladies prioritaires, comme le paludisme, le VIH/SIDA, la tuberculose et les diverses épidémies auxquelles la RDC est souvent confrontée.

Selon Pacifique Cirhalwirwa, médecin à la maternité de Kadutu à Bukavu, dans l’est de la RDC, «la fistule est la constitution d'une communication anormale entre la vessie et le vagin, ou entre la vessie et le rectum d’une femme. Elle est aussi une ouverture anormale entre l'appareil reproducteur de la femme ou d’une jeune fille et une ou plusieurs cavités ou surfaces du corps».

Elie Makuza, médecin gynécologue à Kinshasa, la capitale congolaise, explique à IPS: «Généralement, les fistules vaginales sont accompagnées de la déformation, souvent du gonflement anormal, de certaines parties intimes de la femme et d’une création des passerelles, sous forme de petites plaies anormales entre le vagin et l’anus, laissant ainsi une communication libre entre la voie de sorties des urines et celle des matières fécales». Selon Makuza, «ces plaies et déformations engendrent de fortes et permanentes odeurs dans les parties basses de la malade. Ces odeurs peuvent être ressenties dans l’entourage immédiat de la malade; ce qui cause souvent son rejet ou sa stigmatisation par la communauté».

Bernadette Kabukulu, boutiquière à Bandalungwa, une commune de Kinshasa, raconte son histoire à IPS: «Pendant près de deux ans, j’avais des douleurs persistantes au bas-ventre, qui se sont répercutées dans le vagin d’où sortaient des écoulements rougeâtres et une odeur, surtout lorsque j’allais aux toilettes ou lorsque je restais assisse pendant quelques minutes». Elle ajoute qu’elle devait se «laver tout le temps. Donc, j’évitais de boire ou de manger pour ne pas aller aux toilettes. J’avais honte de sortir, j’avais l’impression que les gens percevaient l’odeur que je portais». «Tous les trimestres, la RDC enregistre environ 3.000 cas de femmes atteintes de fistules vaginales pour cause de violences sexuelles, de mariages précoces, d’accouchements dans des conditions inappropriées ou compliquées», affirment des rapports du secrétariat général du ministère de la Santé publique.

«La seule province du Maniema, dans l’est de la RDC, enregistre les 25 pour cent du total national», selon le décompte du Fonds des Nations Unies pour la population (FNUAP) qui «intervient particulièrement dans la prise en charge de ces femmes sur le plan médical et psychosocial», affirme Jules Mulimbi Kaboyi qui est chargé de programme au bureau du FNUAP à Kinshasa, la capitale congolaise.

Kaboyi explique à IPS: «Au rythme où évoluent les cas de fistules au Maniema, les autorités congolaises ont un grand défi à relever dans la prise en charge pluridimensionnelle des malades et dans la mise en place des mécanismes pratiques et efficaces de protection de jeunes filles et des femmes». Il suggère notamment une vulgarisation plus large de l’information sur les fistules, la lutte contre les violences sexuelles, et le renforcement de la chaîne des sanctions pénales pour dissuader les auteurs.

«Dans la province du Maniema, l’augmentation du nombre de femmes malades est essentiellement due à quatre causes dont la pauvreté, les grossesses précoces, les violences sexuelles ainsi que l’ignorance des femmes», souligne à IPS, Germain Musombo, un défenseur des droits de l’Homme dans l’organisation non gouvernementale Maniema Libertés.

Selon Musombo, on estime que 43 pour cent des filles et des femmes ne sont pas instruites dans cette province. «Pour le seul territoire de Kibombo, à une centaine de kilomètres de Kindu (capitale de la province), le FNUAP a compté plus de 30 cas de fistules vaginales en l’espace de deux jours seulement», selon son rapport publié le 20 août.

C’est «grâce aux sensibilisations organisées par le FNUAP, en collaboration avec le gouvernement, que les femmes prennent de plus en plus conscience de la dangerosité de cette maladie», selon Jean Bertin Epumba, directeur au département des études et planification au ministère de la Santé publique. «Mais il y a ici des pratiques contre lesquelles les sensibilisations ne peuvent rien: les mariages précoces. Et dès qu’une petite fille s’est déjà mariée, souvent comme seconde ou troisième épouse, il est difficile de lui parler des effets néfastes de ce lien», déclare à IPS, Modeste Shabani, sensibilisateur à la radio communautaire 'Sauti Ya Mkaaji' (qui signifie La voix du paysan, en swahili), basée à Kasongo, dans le Maniema.

Julie Mawazo, infirmière à l’Hôpital général de Kindu, affirme «avoir vécu une expérience de la fistule après son premier accouchement alors qu’elle n’avait que 15 ans, loin de toute assistance médicale». Elle dit avoir bénéficié d’une intervention chirurgicale réparatrice plus tard, il y deux ans dans cet hôpital, grâce aux médecins intervenant avec l’appui du FNUAP. Mawazo déclare qu’elle est aujourd’hui «heureuse de servir et d’aider les femmes qui en souffrent à se faire rapidement dépister et à se faire soigner pour éviter des conséquences plus graves».

Elle explique à IPS: «Souvent, la pauvreté et l’ignorance des jeunes filles, sans revenu, les mettent en position de faiblesse devant les hommes et les jeunes garçons qui ont de petits emplois au point de les amener à contracter des grossesses ou des mariages précoces, ou même à accoucher dans des conditions peu hygiéniques pouvant être à la base des fistules».

«Tous les trois mois, plus d’une centaine de femmes, dont celles âgées de moins de 20 ans, sont admises en interventions chirurgicales pour fistules dans cette province», indique Mawazo, ajoutant: «Le nombre des femmes malades, qui s’ignorent ou n’ont pas les moyens d’atteindre l’hôpital, devrait être plus important».