NAIROBI, 26 nov. (IPS) – L'entrée des brasseries sud-africaines
(SAB) au
Kenya, l'un des plus grands marchés de l'Afrique de l'Est, a
enragé la
société des brasseries du Kenya (Kenya Breweries Limited – KBL).
Cependant, pour les consommateurs, la bière c'est la bière.
L'animosité entre les deux sociétés relance les débats sur la
grande
barrière tarifaire érigée par Pretoria pour se protéger contre
ses
partenaires commerciaux.
Bien que SAB ait réussi à percer le marché de Nairobi, KBL a
trouvé que
l'attitude de Pretoria est moins sobre et invariable. KBL
voulait introduire
la Tusker Beer, sa cuvée vedette, en Afrique du sud, mais elle
n'a pas pu le
faire car Pretoria a enregistré dans le pays une marque portant
le logo de
Tusker.
Un haut responsable du ministère du Commerce, Francis Awuor, a
annoncé que
le Kenya a formellement protesté auprès du gouvernement sud-
africain contre
la question et prévient que le Kenya pourrait utiliser les mêmes
tactiques
pour éloigner les marchandises sud-africaines de son marché.
'Tusker', la célèbre bière kenyane, n'a pas été autorisée à
entrer en
Afrique du sud à cause de son logo – un éléphant – qui viole les
droits
commerciaux d'une autre bière sud-africaine appelée 'Elephant'.
Les
Sud-africains promettent de saisir la Cour si la marque perce
leur marché.
KBL qui contrôle environ 60 pour cent du marché de l'Afrique de
l'Est,
accuse SAB d'ériger une grande barrière tarifaire afin d'exclure
la bière
kenyane du marché sud-africain qu'elle (SAB) contrôle à 98 pour
cent.
Tout justifie cette guerre. La compagnie sud-africaine accuse
son homologue
kenyane de barbouiller ses panneaux publicitaires.
Des affiches de plusieurs millions de shillings, étaient posées
le long des
principales artères de la ville et au-dessus des immeubles. Ces
affiches ont
été déchirées et aspergées de peinture. D'autres ont simplement
été
renversées. Une affiche coûte 500.000 shillings kenyans.
"Je n'ai jamais vu quelque chose comme cela au cours de mes 20
années dans
l'industrie de la bière, même en Zambie où la concurrence est
féroce",
déclare le directeur général de Castle Kenya (SAB) Ltd, Roger
Smith.
Smith annonce que sa compagnie a investi plus de 150 millions
de shillings
dans la publicité (un dollar américain équivaut à 60 shillings
kenyans). Il
qualifie cet acte de vandalisme de guerres commerciales
sournoises
susceptibles de compromettre la concurrence et l'équité dans un
marché de
libre-échange.
Les brasseries kenyanes ont formellement envoyé une pétition au
gouvernement
kenyan et à l'association des industries kenyanes (KAM) pour les
informer de
la décision des Sud-africains de les exclure de leur marché.
"Au Kenya, nous avons libéralisé l'économie, ce qui a permis
aux
Sud-africains d'investir au Kenya, mais l'Afrique du sud n'a pas
fait un
geste réciproque. N'est-ce pas de la duplicité et une activité
contraire à
la concurrence" ?, se demande le directeur commercial de KBL,
Michael
Karanja, dont la compagnie veut faire un chiffre d'affaires
annuel de 25
milliards de shillings ke sur le marché kenyan.
Les deux compagnies font quotidiennement des publicités
coûteuses dans la
presse et les médias électroniques. Mais, les prix et la
variation des
produits sont apparemment les principales armes dont dispose KBL
pour faire
ses choix. Par contre, SAB se sert de son expérience
internationale et de sa
force financière.
Quelques jours après que SAB a lancé Castle Milk Stout pour
rivaliser avec
la marque locale de Guinness produite par KBL, Pilsner Ice, une
nouvelle
marque de KBL destinée aux jeunes citadins, a atterri sur le
marché. KBL a
aussi commencé à mettre en boîte sa bière Tusker pour rivaliser
avec Castle.
Une bouteille d'un demi-litre de Tusker coûte 54 shillings,
tandis que
Castle se vend à 52 shillings. Ces prix baisseront au fur et à
mesure que la
concurrence s'intensifiera. "Les prix ne seront plus fixés par
les
comptables de la compagnie, mais par les consommateurs de
bière", prévient
Smith.
Les effets de la guerre de la bière se sont aussi fait sentir au-
delà des
frontières où KBL contrôle 45 pour cent du marché de la bière
ougandaise.
L'année dernière, les recettes d'exportation de KBL se sont
élevées à 600
millions de shillings. 4000 casiers de bière étaient
quotidiennement livrés
à l'Ouganda. SAB a aussi percé le marché ougandais.
En outre, au fur et à mesure que la guerre des compagnies se
poursuit, les
consommateurs de la bière locale sont devenus les principaux
bénéficiaires.
"Je prévois des jours heureux, il y a actuellement une plus
grande variété
de choix, la qualité de la bière s'est améliorée et les prix ont
baissé",
constate John Mwaura, ingénieur à la compagnie kenyane
d'électricité (KPLC),
principal fournisseur d'énergie électrique dans le pays.
"Peu importe s'ils sont des étrangers, la question c'est que le
Kenya est
devenu un meilleur endroit", commente-t-il.
En principe, la compagnie sud-africaine devrait être la
bienvenue. Il n'y a
eu aucun investissement étranger considérable dans le secteur
manufacturier,
depuis plus de 15 ans. C'est cette situation qui prévalait
jusqu'au moment
où SAB a installé une usine de 45 millions de dollars US à
Thika (Kenya), à
la périphérie de Nairobi.
"Sans investissement, il n'y aura aucune opportunité d'emploi
dans le pays.
La majorité des Kenyans approuvent les investissements de SAB au
Kenya",
rapporte Japheth Oluya de l'institut kenyan de gestion
économique (KIEM).
Selon lui, le Kenya a bénéficié d'un atout supplémentaire de 2,4
milliards
de shillings. C'est le plus grand atout dont il a bénéficié
depuis 15 ans.
"En outre, cela signifie qu'au cours des cinq prochaines
années, le compte
courant du Kenya sera crédité de 15 milliards de shillings qui
proviendront
de la contribution fiscale de la brasserie. Ce chiffre
augmentera au fur et
à mesure que la brasserie s'agrandira, ajoute-t-il.
L'Afrique du sud a érigé des barrières commerciales raides et
strictes
dénoncées par les pays de l'Afrique de l'Est qui constituent un
marché très
important pour l'Afrique du sud. Bien que le gouvernement kenyan
poursuive
sa politique de libéralisation, le scénario commercial régional
présente un
énorme déséquilibre qui ne favorise que l'Afrique du sud.
Cette dernière a exporté des marchandises d'une valeur 3
millions de
dollars US vers le Kenya, alors que les exportations du Kenya
vers l'Afrique
du sud n'ont représenté que 18 millions de dollars l'année
dernière.
Oluya conclut qu'à l'avenir ces deux géants devront faire face à
la
concurrence, au lieu de la craindre. "Une sale guerre pourrait
faire fuir
les investisseurs et tuer les petits acteurs", signale-t-il.

