BRAZZAVILLE, 16 avr (IPS) – «Toutes les maisons que vous voyez ici, c’étaient nos cultures. Les plus forts nous ont arraché la terre», affirme à IPS, Angélique Voutila, une maraîchère de 60 ans, montrant de belles villas construites en peu de temps au centre maraîcher de Talangaï, près de Brazzaville.
«Lorsque mes parents ont commencé à cultiver ici en 1958, il y avait de la terre pour tous, plus de 2.000 mètres carrés par maraîcher. Aujourd’hui, il ne reste plus rien», regrette, d’un ton mélancolique, Josée Mayingana, une autre productrice de la ceinture maraîchère de Talangaï, au nord de Brazzaville, la capitale congolaise. A sa création par l’administration coloniale en 1949, la ceinture maraîchère de Talangaï s’étalait sur plus de 100 hectares. «Aujourd’hui, nous sommes à 23 hectares de terre», affirme Joseph Moutanda, secrétaire général du centre maraîcher de Talangaï. Chaque jour, les propriétaires terriens, réhabilités au Congo en 1991, après avoir été dépossédés par l’Etat en 1969, viennent lotir et vendre des terrains sur ce site. Les clients ne sont pas des citoyens ordinaires, car les parcelles de 400 mètres carrés sont vendues à environ 12.000 dollars, selon un acquéreur anonyme.
«Dès qu’une parcelle est vendue, les acquéreurs débarquent le lendemain pour saccager les cultures», témoigne à IPS, Jean Mampouya, un maraîcher. «J’ai tout perdu. Pour survivre avec ma famille, je suis obligée de venir aider les autres ici (comme ouvrière agricole). Je suis réduite à rien», se plaint Véronique Mban, une autre productrice. Les maraîchers affirment que 90 anciens exploitants de Talangaï viennent chercher du travail journalier sur ce site.
D’après les responsables de ce centre qui compte 320 exploitants, les revenus de nombreux producteurs ont chuté drastiquement. «Avec seulement 400 mètres carrés de terre, on ne peut pas gagner 100.000 francs CFA (environ 200 dollars) en trois mois. Or avant, on arrivait à plus de 500.000 FCFA (1.000 dollars) dans la même période», révèle Moutanda. «Je n’espère gagner que 15.000 FCFA (30 dollars) quand je récolterai, six mois après, mes 10 mètres carrés de choux. C’est la misère», s’exclame Ferdinand Oloulou. Selon les autorités, 1.153 personnes dont 873 femmes ont travaillé comme maraîchers en 2010 à Brazzaville. Au centre maraîcher de Djoué, un autre site agricole, près d’une rivière qui coule dans la partie sud de la capitale, les terres sont protégées au profit des maraîchers grâce à l'obtention des titres fonciers au nom des coopératives. «Nous avons réussi à sécuriser depuis 2001 quelque 41 hectares de terre avec des titres fonciers. Les maraîchers ont chacun 1.000 mètres carrés de terre et peuvent cultiver librement», souligne Rodin Ankoula, directeur départemental de l’agriculture à Brazzaville. Neuf autres hectares de terre sont déjà trouvés à Djoué pour des maraîchers en attente, ajoute-t-il à IPS. Il y a également des centaines de «producteurs isolés» dans la ville, qui cultivent dans leurs habitations ou dans les cours de certaines administrations publiques. «Leur apport sur le marché local est très important», reconnaît Ankoula. D'après le gouvernement, les maraîchers de Brazzaville ont produit 1.200 tonnes de fruits et légumes en 2010, contre 1.035 tonnes en 2009. Mais toutes ces productions, encore très insuffisantes, ont poussé Brazzaville à importer en 2010 quelque 280 tonnes de fruits et légumes de Kinshasa, en République démocratique du Congo voisin. Selon l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture, seulement deux pour cent des 10 millions d’hectares des terres agricoles du Congo sont exploités. Le gouvernement indique que l’essentiel des 100.000 exploitations agricoles dans le pays sont consacrées aux cultures vivrières. Face à la dépossession des maraîchers des terres agricoles de Talangaï par les propriétaires terriens, l’Etat congolais avait déclaré cette zone «d’utilité publique», mais cela n’est pas respecté. «Nous ne sommes pas dupes. Pourquoi l’Etat ne dit-il pas clairement que cette zone est réservée aux activités agricoles?», demande Moutanda. Par ailleurs, le gouvernement annonce la construction, sur ce site de 23 hectares, un marché moderne et une gare routière. «Il y aura encore de la place pour faire le maraîchage», soutient Ankoula. Les maraîchers dénoncent «l’impuissance de l’Etat» face aux propriétaires terriens. «Les fonciers poursuivent tranquillement les lotissements ici», affirme Georges Biyé, membre d’un groupement de maraîchers de Talangaï. «Nous avons des papiers délivrés par l’Etat qui nous permettent de lotir et vendre ces terres. Si les maraîchers veulent y travailler, ils doivent acheter la terre comme tout le monde», déclare à IPS, Gaspard Mpion, un propriétaire terrien à Talangaï. «Nous ne défions pas l’Etat, mais ici, l’Etat n’a pas de terre», souligne Joseph Mouloki, un autre propriétaire terrien. La loi congolaise stipule que «la terre appartient à l’Etat» qui donne la possibilité à tout citoyen de devenir «propriétaire par un titre foncier». Interrogée par IPS, Nina Cynthia Kiyindou, une juriste, estime que «l’Etat devrait reconnaître à ces maraîchers la prescription acquisitive du fait de plus de 30 ans d’exploitation de ces terres». Elle ajoute: «On ne peut pas déclarer une zone d’utilité publique si elle n’appartient pas aux particuliers. L’Etat est affaibli pour avoir reconnu le droit traditionnel des terres».
«Au Congo, la terre appartient à ceux qui la mettent en valeur, la loi est claire. Les maraîchers ont le droit d’y rester», insiste Guy Roger Kinga, un autre juriste. D'après le principe d'antériorité des actes, explique-t-il à IPS, les maraîchers ont mis en premier la terre en valeur en y cultivant.

