MZUZU, Malawi, 13 jan (IPS) – Assise sur un banc en bois dans sa maison, dans le township de Katoto à Mzuzu, au Malawi, Grace Mkandawire a le visage qui reflète les expériences traumatisantes endurées depuis la mort de son mari en 1998.
Elle a l’air perdue et confuse et elle raconte son histoire avec la crainte, la haine et la résignation face à la loi sur la propriété familiale de (1882) qui prive les pauvres femmes, comme elle, de leurs droits.
Bien que la constitution du Malawi stipule que les femmes ont le droit de “disposer équitablement de la propriété détenue conjointement avec un mari” à la fin du mariage, la loi actuelle considère que la propriété ne devra être détenue “conjointement” que si elles avaient fait des contributions financières directes à ladite propriété.
Mkandawire a des souvenirs douloureux de ses plus beaux jours en famille. “Mon mari avait 19 voitures, une société de construction, des maisons et plus de 40 millions de MK (trois millions de dollars US) dans différentes banques, mais je n’ai hérité que de mes trois enfants”, a confié Mkandawire à IPS.
Sa belle-soeur a pris tous les biens, y compris les différentes maisons, la laissant avec rien pratiquement. “J’ai dû recommencer à zéro pour acheter même les ustensiles de ménage et les meubles”, a-t-elle ajouté.
L’un des enfants de Mkandawire a été diagnostiqué de dépression et a plusieurs fois tenté de se suicider parce que ne pouvant pas supporter leur situation. Il est finalement décédé de complications d’ulcères.
Mkandawire a aussi souffert d’épisodes dépressifs, mais elle a réussi à s’en sortir grâce aux conseils et aux médicaments.
“Nous avions acquis tous les biens ensemble avec mon mari. En fait, quand il a terminé ses études supérieures et qu’il était au chômage, c’était moi qui le supportais avec mon maigre salaire d’enseignante. Ses parents ne l’ont jamais aidé”, a expliqué Mkandawire qui enseigne depuis 30 ans maintenant.
Cependant, les choses semblent s’améliorer pour les femmes mariées du Malawi. L’organisation 'Women and Law in Southern Africa Research Trust (WILSA – Malawi) a traduit le gouvernement devant la Cour constitutionnelle où elle remet en cause la Loi sur la propriété familiale actuelle, soutenant que cette dernière discrimine les femmes.
Mais, le gouvernement est aussi en train de se défendre, alléguant que la WILSA n’a pas donné d’exemple de femmes identifiables ayant été affectées par ladite loi.
Le premier substitut, Thabo Chakaka Nyirenda, représentant le procureur général, méprise les questions “hypothétiques et imaginaires” soulevées par la WILSA.
Selon la WILSA-Malawi, la plupart des femmes au Malawi continuent d’être escroquées en cas de dissolution du mariage ou de décès d’un mari parce qu’elles n’ont jamais disposé équitablement des biens. Elle ajoute qu’il y a une forte tendance internationale concernant le partage égal des biens d’un couple marié. Dans de nombreuses juridictions, y compris en Australie, au Canada, en Croatie, au Danemark, en France, en Allemagne, en Grèce, en Italie, au Pays-Bas, en Nouvelle-Zélande, en Norvège, en Espagne, en Suède et aux Etats-Unis, une approche matrimoniale de la propriété reflétant une péréquation des actifs matrimoniaux en cas de dissolution du mariage, a été appliquée en reconnaissance des contributions non-économiques et indirectes des femmes aux biens matrimoniaux, selon la WILSA-Malawi.
“Nous considérons la femme de manière holistique. Non seulement après la mort de son mari, mais sa condition dans le mariage et après le divorce”, a expliqué le coordonnateur national de la WILSA, Seodi White.
La WLSA-Malawi demande à la Cour constitutionnelle de déclarer l’article 17 de la Loi sur la propriété des femmes mariées nul et non avenu, ou que l’article 17 soit interprété de manière à reconnaître les contributions des femmes aux biens matrimoniaux et à garantir aux femmes la réception de la moitié des actifs matrimoniaux à la fin du mariage.
“Ceci parce qu’au Malawi, la propriété est rarement enregistrée au nom des femmes. Par conséquent, elles ne peuvent pas prouver une contribution directe, économique à son acquisition et à son entretien”, a expliqué White.
“Je ne pense pas que la nouvelle loi fonctionnera. Notre culture constitue le principal obstacle ici. Le fait que le lobola (la dot) ait été payée donne à la famille de l’homme le pouvoir de faire ce qu’elle veut”, a noté Mkandawire.
Selon un document de recherche réalisé par Duncan McPherson et intitulé “Accaparement des biens et la génération des orphelins d’Afrique: Une analyse juridique des implications de la pandémie du VIH/SIDA pour l’héritage des enfants orphelins en Ouganda, au Kenya, en Zambie et au Malawi”, l’accaparement des biens semble être simplement le symptôme d’une crise plus profonde à laquelle est confrontée l’Afrique – celle d’une pauvreté chronique.
“Dans les pays touchés, donc, la plupart des gens (y compris les femmes) voient la dépossession des veuves et des orphelins comme une réalité de la vie, pas comme un problème à surmonter. Les veuves et les orphelins sont censés s’y faire – les premières en retournant chez leurs parents, les derniers en acceptant tout ce que la tutelle a prévu pour eux, quelle que soit l’oppression – pour ne pas se plaindre”, souligne McPherson.
La question ici frise une opposition entre la culture et la constitution, en convient Chagara Phiri, assistant juridique de 'Church and Society of the Livingstonia Synod.' (Eglise et Société du Synode de Livingstonia), avec McPherson et Mkandawire.
Phiri, dont le cabinet traite près de 400 cas d’accaparement de biens par an, déclare: “Concernant les cas d’accaparement de biens, nous examinons d’abord si le mariage a été officiellement reconnu par la tradition ou par d’autres moyens légaux”.
“Si la femme ne travaillait pas, cela signifie qu’elle contribuait seulement [? – elle ne travaillait pas, mais contribuait seulement ?], par conséquent, elle n’a pas droit à la moitié des biens”, a-t-il indiqué.
Mais la WILSA veut que les tribunaux reconnaissent les travaux domestiques et de prise en charge accomplis pendant le mariage comme une activité économique qui contribue à l’acquisition de la propriété familiale.
Toutefois, dans une interview accordée aux médias locaux, le chef Mtwalo du district de Mzimba a accusé les militants des droits humains de dépeindre certaines pratiques culturelles des Ngoni comme la violence conjugale et l’accaparement des biens.
Mtwalo a déclaré que c’était une simple spéculation et une exagération de dire que les veuves du district ont vu même leurs terres agricoles saisies.
Mais Love Ngulube, une veuve habitant à Embangweni, dans le district, n’est pas d’accord avec le chef.
“Puisque mon mari n’a pas payé la dot, je suis retournée chez moi au village après sa mort. J’ai commencé à cultiver, mais les anciens du villages m’ont dit d’arrêter, prétendant que je n’avais aucun droit à la terre parce que j’étais une femme”, a expliqué Ngulube.
Mais, le chef est intransigeant et proteste davantage contre ces déclarations: “Autrement, combien de parcelles de terre doit avoir une femme si elle conserve le droit à la terre de son premier mari alors qu’elle est mariée à un autre homme du clan de son premier mari?”, a-t-il demandé.

