N’DJAMENA, 10 déc (IPS) – Les habitants du quartier Walia à N’Djamena, qui ont été inondés en octobre 2010 par les crues du fleuve Chari, se trouvent confrontés à une autre réalité: la délocalisation entière de leur quartier sur un nouveau site.
Le bilan de ces inondations est lourd: plus de 5.000 sans abri, 4.500 maisons détruites, des biens incalculables emportés par les eaux, de vastes étendues de cultures de légumes détruites et six personnes tuées par noyade.
Depuis un moment, le niveau d’eau commence à reculer progressivement. Et certaines maisons qui ne sont pas écroulées sont déjà marquées au badigeon par les services de la mairie pour être détruites.
Pendant sa brève visite à la population sinistrée de Walia, le 25 octobre, le président tchadien, Idriss Déby Itno, avait affirmé sa volonté de trouver un autre site pour les quelque 15.000 personnes qui vivent dans ce quartier réputé être une zone d’inondation à haut risque. Il est maintenant question de déplacer la population à plus de 15 kilomètres du fleuve. Les autorités estiment que cette mesure est une solution durable aux inondations récurrentes du quartier. Mais cette mesure n’est pas du goût de tout le monde. De manière presque unanime, les habitants de Walia rejettent la décision des autorités de les déplacer sur un nouveau site. Pour Daouda Mardjaï, le délégué du carré Walia-Ngoumna, il n’est pas bienséant de déplacer, comme par un coup de baguette magique, des gens qui sont nés dans un quartier où ils y ont passé toute leur vie. Agé aujourd’hui de 60 ans, Mardjaï affirme n’avoir habité un autre quartier de N’Djamena que Walia. “C’est comme si j’ai mon âme ici”, a-t-il indiqué à IPS. Mais en tant que délégué d’une partie de la population de Walia, il dit quand même comprendre le souci du chef de l’Etat d’assurer le bien-être des populations en détresse.
Pierrot Klamadjibé, un autre habitant du quartier, trouve que la délocalisation du quartier les privera de certains services importants que leur fournit la capitale tels que l’eau potable, l’électricité, les écoles, le ravitaillement très rapide sur le marché des denrées de première nécessité comme les légumes, le poisson, la viande, le riz… Klamadjibé ajoute que le nouveau site visé en question est une zone d’inondation par excellence. Selon lui, la population ne serait pas à l’abri d’une autre surprise désagréable quand les pluies seront aussi importantes que cette année.
Mais, il est peu probable que la grogne de la population suffise à faire changer d’avis les autorités. La décision politique des autorités est appuyée par les services du cadastre et la municipalité. Marie-Thérèse Mbaïlamdana, maire de N’Djamena, la capitale tchadienne, déclare que le président de la République a placé son mandat sous le signe du social et agit pour le bien de son peuple.
D’autres personnes voient en cette volonté du président Déby de déplacer des milliers de gens en un temps record, sur un site non encore aménagé, comme un acte plus politique que social. «Déby agit toujours comme ça: à la fin de son mandat, il pose ce genre d’actes, mais après son élection, il vous oublie», a affirmé, furieux, à IPS, Rassou Gagué Ben Gliash, un jeune militant de la Fédération action pour la République, un parti de l’opposition radicale.
Certaines organisations de la société civile, ayant apporté un secours aux habitants de Walia, ne s’opposent pas à ce projet de déguerpissement, mais plaident pour un aménagement préalable du nouveau site avant de déplacer les populations concernées.
Le Mouvement citoyen pour la préservation des libertés est une association qui a pu collecter des dons pour les sinistrés de Walia à travers l’organisation d’un concert avec des musiciens tchadiens. Son secrétaire général, Jean-Bosco Manga, propose au gouvernement de suspendre ce projet de déguerpissement précipité, pour réaliser d’abord des infrastructures indispensables sur le nouveau site (centré de santé, eau potable, école, électrification…) avant toute délocalisation. Cette opinion est partagée par une bonne partie des habitants de Walia au cas où le gouvernement voudrait coûte que coûte les déplacer. Dr Philémon Tamasbé, épidémiologiste à l’hôpital de la Liberté, à N’Djamena, estime que les questions d’eau potable et d’infrastructures sanitaires sont essentielles étant donné le nombre important de gens à déplacer afin, dit-il, de prévenir les épidémies de choléra et autres maladies liées à l’eau impropre.
La survie des habitants sur le nouveau site reste une équation à résoudre. La majorité des habitants de Walia vivaient pour la plupart du produit des cultures maraîchères pratiquées le long du fleuve Chari. Maintenant que l’eau commence à reculer et que la population sera déplacée, de quoi vivra-t-elle sur son nouveau site, loin de son fleuve naturel? Le gouvernement n’a pas encore apporté de réponse à cette question que se posent les habitants de Walia, ce qui provoque une grande inquiétude de la population sinistrée.
Mais, le gouvernement affirme que son objectif est de régler définitivement le cycle infernal d’inondations qui revient tous les dix ans. La population de Walia est comme prise entre le marteau et l’enclume. Le déguerpissement n'a toutefois pas encore commencé, et aucun délai n'est fixé pour cela.

