LIBERIA: Des mères accusées de la malnutrition chronique de leurs enfants

MONROVIA, 5 oct (IPS) – Assise sur un petit lit d'hôpital dans l'un des hôpitaux d'urgence du Libéria, Mercy Freeman regarde son fils fragile, dont les orbites noires sont enfoncées dans le visage osseux.

“Il a juste commencé à devenir [plus] mince. Je ne sais pas ce qui se passe, c'est pourquoi je l'ai amené à l'hôpital”, déclare cette mère célibataire de 18 ans, inquiète et confuse.

Elle nourrit son fils de 18 mois, Mark, de bol de riz ordinaire sans se rendre compte qu'il est devenu gravement malnutri quand bien même il est régulièrement alimenté. Après deux semaines à l'hôpital, Mark est encore trop fragile pour se relever, sa peau formant de larges rides sur ses maigres jambes. Il ne pèse que la moitié de ce qu'il devrait peser pour son âge et sa taille.

“La plupart de ces mères sont trop jeunes [lorsqu’elles commencent à avoir des enfants]”, indique Dr Taban Dada, directeur médical à l'Hôpital de la rédemption à Monrovia, la capitale du Libéria, l’un des plus grands hôpitaux publics du pays. “Bon nombre d'entre elles ont beaucoup d'enfants avant qu'elles ne soient convenablement préparées. En fin de compte, elles ne sont pas en mesure de bien prendre soin de ces enfants”.

Une préparation adéquate, affirme Dada, comprend un diplôme d'études secondaires, la maturité, des ressources financières pour subvenir aux besoins d’un enfant et une compréhension de base de la nutrition et la puériculture, telle que l'hygiène et une bonne alimentation.

Des mères adolescents Un tiers des mères libériennes donnent naissance à leur premier enfant avant l'âge de 19 ans, selon les statistiques nationales de 2007 du ministère de la Santé, faisant du Libéria l'un des pays ayant les taux les plus élevés de grossesses d'adolescentes dans le monde.

Dada déclare que ce sont ces jeunes mères qu’on doit accuser pour les taux de malnutrition alarmants du pays, disant qu'ils reposent sur l'ignorance des femmes de ce qui constitue un régime alimentaire sain, et non le manque de nourriture. Près de 40 pour cent des enfants de moins de cinq ans souffrent de malnutrition chronique, selon le rapport de 2008 sur la politique nationale de nutrition du pays.

Les auteurs du rapport ont également constaté que le problème majeur de développement causé par la malnutrition se produit dans l'utérus, principalement dû à la carence en fer, en iode et en vitamine A chez la mère, ainsi que dans les deux premières années de vie de l'enfant. Cela entraîne souvent le retard de croissance et des lésions cérébrales irréversibles.

“Le QI (Quotient intellectuel) des enfants sera réduit. Ils ne donneront pas de bons résultats à l'école”, s'inquiète Dada.

Il explique que le ministère de la Santé doit poursuivre ses recommandations de politique afin d'introduire l'éducation nutritionnelle dans les programmes scolaires et former les femmes enceintes sur des régimes alimentaires équilibrés au cours des consultations dans les hôpitaux.

Absence d’aptitudes à élever des enfants Dans le centre-nord du Libéria, au milieu de petites rizières et de cultures de manioc, Ruth Zansi, directrice d'un programme d'alimentation pour 900 enfants à “Hope for the Nations Children Recovery Centre” (Centre d’espoir pour la récupération des enfants des Nations) à Ganta, est d’accord que le manque de capacités à élever et éduquer les enfants est à la base de la malnutrition. Mais ce n'est pas nécessairement la faute des mères.

“En temps de guerre, les gens étaient dispersés, les gens ne pouvaient pas aller dans les centres de santé ou recevoir l’éducation”, explique Zansi, se référant à la guerre civile de 14 ans qui a fait environ 250.000 morts, des centaines de milliers de déplacés et détruit des communautés.

Un rapport de 2008 du gouvernement révèle que 44 pour cent des adolescentes ne sont jamais allées à l'école, et 62 pour cent des femmes sont analphabètes, principalement à cause de la guerre civile.

“Les mères ne comprennent pas que [leurs enfants] sont mal nourris. Elles pensent que quelqu'un a [ensorcelé] l'enfant. Elles viennent vers [le programme d'alimentation] seulement parce qu'on les y a poussées, mais elles préfèrent aller vers un sorcier”, indique Zansi qui est elle-même mère de huit enfants.

Le personnel de Zansi, explique patiemment aux mères adolescentes les avantages de l'allaitement maternel et la façon de compléter les repas avec des protéines abordables, tels que les haricots et les noix.

Insécurité alimentaire Pendant qu’elle câline un petit garçon au ventre ballonné, elle estime que la pauvreté et l'insécurité alimentaire sont aussi des facteurs critiques causant la malnutrition. Le Libéria demeure l'un des pays les plus pauvres au monde, selon l’Indice de développement humain de 2008 du Programme des Nations Unies pour le développement, et le chômage endémique fait que beaucoup de familles sont trop pauvres pour diversifier leurs régimes alimentaires avec des légumes, la viande et autres aliments nutritifs.

Depuis la fin de la guerre civile en 2003, le Libéria importe plus de la moitié de ses vivres et se bat pour introduire la culture à grande échelle de riz, de manioc et de maïs.

Les mères adolescentes ne nuisent pas intentionnellement à leurs enfants, convient Geoffrey Oyat, directeur du programme de protection des enfants de l’organisation non gouvernementale “Save the Children”: “Elles aiment leurs bébés. Elles essaient de faire de leur mieux. Mais dans le contexte dans lequel elles opèrent, elles n'ont pas les ressources pour s'occuper de leur enfant”.

Oyat affirme qu’avec la pauvreté et le fort taux de chômage, on enregistre un taux élevé de grossesses non planifiées chez les adolescentes: “[Les filles] subviennent à leurs propres besoins, courent des risques, essaient de vendre dans les rues et se font de petits amis”.

Pauvreté De retour au service de pédiatrie à l'Hôpital de la rédemption, des enfants malnutris au ventre ballonné sont nourris de riz mélangé aux légumes verts et du lait riche en protéines. Comme Mark, la plupart de ces bébés ont un problème de croissance et une insuffisance pondérale grave. A cause de la faiblesse de leur système immunitaire, ils sont aussi plus vulnérables aux maladies diarrhéiques, au paludisme et à la pneumonie que d’autres enfants.

Freeman, qui a abandonné l'école en classe de cinquième, a du mal à comprendre les explications du médecin, mais Dada est convaincue qu'elle sera en mesure d’alimenter Mark pour qu’il retrouve la santé avec un peu de soutien de l'hôpital. Il a donné à Mercy un calendrier pour accéder à des rations sèches de bouillie enrichie dans un centre de santé proche afin de fournir à son fils les nutriments dont il a besoin pour grandir.

*Cet article a été réalisé par Bonnie Allen et Clara K. Mallah de FrontPage Afrique, bénéficiaire d’une bourse de “New Narratives”. “New Narratives” est un projet qui appuie les femmes journalistes au Libéria.