Q&R: ''Les assassinats des journalistes en RDC semblent ciblés''

BUKAVU, 20 avr (IPS) – En l’espace de six années, six journalistes ont été assassinés en République démocratique du Congo (RDC), dont quatre dans l’est du pays. Malheureusement, la justice n’est pas parvenue à faire toute la lumière sur les circonstances de ces assassinats.

Dieudonné Malékéra, journaliste et défenseur des droits de l’Homme basé à Bukavu, dans l’est de la RDC, qui a couvert des procès relatifs à trois de ces assassinats, répond aux questions d’Emmanuel Chaco, l’un des correspondants de IPS en RDC à propos des «parodies de justice» qui s’en sont suivies.

Q: Six journalistes assassinés en l’espace de six ans avec un chiffre record de quatre pour la seule partie-est du pays. S’agit-il d’assassinats ciblés ou de crimes crapuleux? R: Trois journalistes tués à Bukavu en l’espace de trois ans dont Serge Maheshe le 13 juin 2007, Didace Namujimbo le 21 novembre 2008 et Koko Bruno Chirhambiza le 27 août 2009, et un cameraman (Patient Chebeya Bankome) tué récemment (le 5 avril 2010) dans le Nord-Kivu… Depuis 2007, un journaliste est tué chaque année. Ces assassinats semblent ciblés et les procès ont plusieurs zones obscures. Dans l’affaire Maheshe, les condamnés affirment avoir été mandatés pour tuer le journaliste. On connaît d’où ils sont venus et combien de temps ils ont mis à attendre leur cible, sans s’attaquer à quiconque d’autre. Deux militaires initialement accusés et détenus au cachot ont été relâchés dans des conditions étonnantes au détriment de deux amis du journaliste, accusés d’être les commanditaires du crime. Pour le procès Namujimbo, trois militaires et un civil accusés affirment que leur objectif était seulement d’arracher l’ordinateur du journaliste. Le groupe d’accusés a marché environ sur cinq kilomètres, sans inquiéter personne sur la route. Il ne s’est attaqué qu’au journaliste. La victime était ciblée. Le cas de Chirhambiza est tout drôle. Il revenait d’une fête, la nuit, et c’est vrai qu’il est entré dans un quartier où des bandits s’attaquent souvent aux passants. Mais le seul accusé s’avère être l’ami du défunt avec qui il revenait le même soir de la fête. Le contexte sécuritaire pour la liberté de la presse est très mauvais dans l’est du pays. La critique des médias indépendants et des journalistes est peu tolérée. Les journalistes doivent faire plus attention. Des groupes armés plus ou moins bien organisés continuent à sévir contre la population et une quantité incontrôlée d’armes de guerre continue à circuler.

Q: Sur quoi travaillaient Maheshe, Namujimbo, Chirhambiza et le cameraman tué au Nord-Kivu? Pensez-vous qu’il existait un lien antre leur assassinat et le travail qu’ils faisaient? R: Maheshe était secrétaire de rédaction de Radio Okapi (un projet conjoint de la Fondation Hirondelle et des Nations Unies) et participait à certaines réunions qui traitent des questions stratégiques de la Mission des Nations Unies en RDC (MONUC). Il a eu aussi maille à partir avec quelques éléments de la garde présidentielle cantonnés près de son domicile. En 2006, pendant la campagne électorale présidentielle, Namujimbo avait déclaré avoir reçu des menaces du candidat Jean-Pierre Bemba pour un papier sur le passage de ce dernier à Bukavu et où la population l’avait été traité de «carnivore», désapprouvant la manière avec laquelle il avait détruit la partie du pays contrôlée par sa milice (le nord-ouest). Pour ce qui est de l’assassinat du cameraman au Nord-Kivu, un collègue de Beni (Nord-Kivu), correspondant de l’agence de presse 'Syfia Grands Lacs' nous a dit que les assaillants demandaient au confrère tué des films qu’il détenait. Q: Quel est le niveau d’avancement des procès ouverts sur ces assassinats? R: Le procès Maheshe jugé au premier et au second degré a connu la condamnation à mort de trois civils. Ceux-ci gisent à la prison centrale de Bukavu. L’affaire Namujimbo a connu une tournure inattendue, il y une semaine, un militaire accusé a refusé les offices d’un avocat commis d’office, affirmant qu’il n’en avait pas besoin, «tant que le véritable commanditaire du crime est libre et est présent dans la salle au moment où la justice s’apprête à condamner des innocents».

Q: Etes-vous de l’avis qu’aucun de ces procès n’a abouti à faire la lumière sur les circonstances de ces assassinats? Que faire alors pour les familles des victimes? Quel a été le rôle joué par la société civile dans ces procès? R: La justice n’a fait aucune lumière sur ces assassinats. Dans les procès Maheshe et Namujimbo, il y a de l’inachevé. On s’arrête aux exécutants et on ne cherche pas les commanditaires. La société civile semble fatiguée et de moins en moins motivée… Les organisations professionnelles ne se limitent qu’à des messages des condoléances et à l’interpellation des journalistes sur les mesures de sécurité d’usage.