SANNIQUELLIE, Libéria, 15 jan (IPS) – A quelques mètres devant la porte de la façade d'un grand palais de justice, peint en blanc, au centre-nord du Libéria, Tete Garwo vend de petits sachets d'eau fraîche en plastique et passe le temps à plaider son cas aux clients assoiffés.
Cette femme de 40 ans décrit comment elle a été chassée de sa maison par un mari abusif, puis privée de sa moitié des biens.
“L'homme s’est mis à me maudire, me maudire”, déclare Garwo, pendant qu’elle claque le couvercle de sa glacière en plastique orange. “L'homme dit qu'il ne veut pas de moi. Il a commencé à menacer. J'ai eu peur, alors je suis partie”.
Assise sur une souche d'arbre à l'extérieur du palais de justice, Garwo décrit d’un sourire amer comment elle a vendu des choux et des poivrons de son jardin pendant des années pour construire une maison avec son mari de 22 ans.
“Je lui ai donné une bonne idée selon laquelle nous achetons le terrain et construisons la maison… mais mon nom n'est pas sur le papier”.
Garwo affirme qu'elle et son ex-mari ont amené leur litige sur la propriété à un chef de la communauté pour un règlement traditionnel et le soi-disant juge a ordonné que son mari lui donne 140 dollars US.
“Il refuse. Il ne payera pas”, soupire-t-elle.
Garwo est bien consciente qu'elle a droit à une moitié des biens – la Loi sur l'héritage, adoptée en 2003, autorise les femmes à posséder de biens, ou gérer les biens en cas de divorce ou de veuvage, que ce soit le mariage coutumier ou légal. Mais, elle n'a jamais fait quelques pas à l'intérieur du Tribunal itinérant; elle passe ses journées devant à réclamer sa part de la maison et du lopin de terre sur lequel elle est bâtie.
“Je n’avais pas d’avocat. Pas d’argent”, déclare Garwo.
A l'intérieur du Tribunal itinérant de Sanniquellie, le bruit saccadé d'une vieille machine à écrire résonne pendant que le greffier du tribunal, Arthur Gaye, feuillette un tas de dossiers poussiéreux.
“Aucun cas”, confirme-t-il. “Depuis que (la loi sur la propriété) a été amendée, personne n'est réellement venu faire de réclamation en se fondant sur cela”.
La loi de 2003 a été largement fêtée par les défenseurs des droits des femmes, mais six ans plus tard, elle est rarement appliquée au tribunal.
“C'est déprimant”, déclare Anna Stone, qui se spécialise dans les questions de violences basées sur le genre et des droits des femmes pour le Conseil norvégien pour les réfugiés à Monrovia, la capitale libérienne.
“Je ne pense pas que c’est parce que (les femmes) ne veulent pas (aller au tribunal)”, confie Stone. “Elles se sont résignées parce que c'est trop dur. C'est trop cher de payer les honoraires d'avocat. Cela prend trop de temps. Et, pendant que l’affaire traîne, la famille du mari se fâche et fait pression sur elle, l'intimidant, surtout de laisser tomber l'affaire”.
Stone explique que les femmes sont également réticentes à exercer leurs droits conformément à la Loi sur le viol, réformée de 2005. Le nombre de cas poursuivis avec succès dans le système judiciaire est très faible, même à Monrovia où les femmes sont plus susceptibles d'avoir été exposées aux campagnes de sensibilisation du public, et ont un accès plus facile aux services de police, des tribunaux et de l'aide juridique.
En août 2009, le gouvernement libérien a adressé un rapport au comité des Nations Unies supervisant la Convention sur l'élimination de toutes les formes de discrimination à l'égard des femmes (CEDAW).
Le ministre du Genre et Développement, Varbah Gayflor, a vanté la Commission de réforme de la loi du pays, récemment créée, mandatée pour superviser la révision des lois discriminatoires du Libéria. Elle a également promis l'engagement à améliorer l'accès à la justice et à offrir une éducation et la sensibilisation du public pour encourager les femmes à s'impliquer dans le système judiciaire formel.
Le comité de la CEDAW a exhorté le gouvernement libérien à adopter une loi condamnant les violences conjugales et la mutilation génitale féminine.
Mais les dossiers du tribunal de Sanniquellie soulèvent la question de savoir si la formalisation des droits des femmes au Libéria est vraiment en train d'autonomiser les femmes.
Au cours d'une récente visite à Sanniquellie, le ministre Gayflor a déclaré aux journalistes qu’une inversion des décennies de marginalisation peut être un processus lent.
“Il y a certaines (femmes) qui savent comment commencer par s’asseoir, alors que d'autres peuvent commencer par courir, certaines peuvent ramper, et certaines peuvent tenir un bâton pour marcher”.
Le procureur Deweh Gray est d’accord: “Nous ne pouvons pas espérer des changements du jour au lendemain”.
En tant que présidente de l'Association des femmes juristes du Libéria (AFELL), Gray a aidé à faire passer la législation sur l'héritage et s'attaque maintenant à une loi sur les violences conjugales.
Gray dit qu'il est injuste de mesurer le succès de la récente réforme de la loi en comptant seulement le nombre d'affaires inscrites au rôle.
“Nous les encourageons à aller vers les tribunaux, mais depuis des décennies, la femme du Libéria amène ses différends aux chefs traditionnels pour une réconciliation communautaire”, explique Gray.
Ces audiences informelles par les chefs de la ville, du clan et les chefs suprêmes impliquent souvent des rituels ou des décisions qui discriminent les femmes, mais Gray estime que de tels incidents sont en train de devenir moins fréquents puisque les Libériens sont sensibilisés aux nouvelles lois qui protègent les droits des femmes.
Cette avocate influente concède que les affaires judiciaires déclenchent plus de tension qu'une audience traditionnelle, qui rend les gens nerveux dans un pays déchiré par deux décennies de crises civiles sporadiques.
“C'est vrai”, reconnaît Jesco Davis, un observateur des droits humains, qui supervise un projet de l’Etat de droit pour 'Catholic Justice and Peace Commission' (Commission catholique pour la justice et la paix) dans le comté de Nimba.
Davis enquête sur des cas dans cette région rurale du Libéria, où plus de la moitié des femmes vivant dans de petits villages éparpillés à travers la forêt tropicale dense, ne sont jamais allées à l'école et ne peuvent ni lire ni écrire.
Au début, Davis a prédit que l'analphabétisme et le manque de sensibilisation seraient les principaux obstacles à la mise en œuvre des changements juridiques. Maintenant, il accuse une culture de la peur.
“Dans notre pays, quand vous assignez quelqu'un en justice, vous faites de cette personne votre ennemi à vie. Votre plus grand ennemi”, explique Davis. “C'est pourquoi… parfois, nous sommes obligés d’aller chercher certains de ces cas, nous asseoir, et les régler à la maison”.
A quelques rues plus loin, au Centre de Ganta pour les femmes soucieuses, un cercle restreint de femmes se réunit autour d'une table en bois pour discuter d'un prochain atelier. Dans ce centre, est assise Musu Kardamie, la présidente impétueuse du groupe, adorée par toutes les femmes appauvries, opprimées dans la région.
“Les femmes s’opposeront (au fait d’aller au tribunal), pourquoi? Nous n'avons pas de défenseurs. Nous n'avons pas d’appui pour aller au tribunal”, affirme Kardamie, pendant que les femmes autour d’elle hochent leur tête en signe d'accord. “Nous n'avons pas l'argent physique pour défendre nos cas”.
Kardamie a une liste des difficultés rencontrées par plus de 500 membres du centre: des veuves bannies de leur maison ou forcées d'épouser le frère de leur défunt mari, des femmes abandonnées laissées sans abri pour cause de défaut de dot, ou des femmes effrayées qui sont privées de l'héritage par des frères qui insistent que les femmes ne peuvent pas posséder des biens.
Kardamie dit que ces femmes sont conscientes de leurs droits, mais n'ont pas de ressources pour enregistrer un cas, parcourir de longues distances pour se rendre au tribunal, prendre un avocat, ou payer les 'frais' illégaux inévitables demandés par des cadres des tribunaux.
Il n'existe qu'un seul avocat privé qui s’occupe des affaires civiles dans le comté de Nimba, et il n'y a aucun service d'aide juridique.
“L’argent. L'argent est la solution. Si vous avez de l'argent, il peut facilement vous faire tout”, déclare énergiquement Kardamie.
De retour à Sanniquellie, le greffier Arthur Gaye se dirige vers la glacière orange de Garwo, achète un sac d'eau pour l'équivalent de trois cents, puis se retourne et revient à pied dans le palais de justice. Il connaît la situation critique de cette femme, mais ne peut que hausser les épaules.
“(Les femmes) doivent venir au tribunal. Le tribunal ne va pas vers elles”.

